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LA POÉSIE
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L'ÉLOQUENCE
A ROME
DU MÈM£ AUTKUR :
HisTOiRB DK LA littératobk DRAMATIQUE (U-- partie). 6 Yol. in-18.
Le traité des petits bonhbdrs.
La fin d'un monde et du neveu de rameao.
L'a NE mort.
La confession.
Barnave.
L'hiver a Paris, ln-8.
L'ÉTÉ A Paris. In-8.
La Normandie. In-8.
La Bretagne. In-8.
Le cHbiMiN de traverse.
Voyage en Italie.
Le prince rotal.
Le roi est MORT !
LoNDKRS ET LA GRANDE EXPOSITION.
La religieuse de Toolousb. 3 voL in-8.
Les GAIETÉS CHAMPÊTRES. 3 TOl. iO-S.
Clarisse Harlowb. 3 roL in-18
Les catacombes. 6 vol. in-18.
Contes nouveaux.
Contes fantastiques.
Contes du chalet.
Contes non estampillés.
La semaine des trois jeudis.
Les symphonies de l'hiver. Iu-8.
Les œuvres d'Horace, traduction nouvelle
Variétés littéraires.
Portraits contemporains.
Les oiseaux bleus.
PARIS. — IMI'RIIJt: VIU:/. UUN aventure et DUCKSSOIS. Ô5, QUAI DKS AUGHSTINS
LA POÉSIE
L'ÉLOQUENCE
A ROME
AU TEMPS DES CÉSARS
M. JULES JANIN
Charnanlc antii|iiil<, branU loiijoiira wninUel
DIDIER ET C, LIBRAIRES-KDITEUR^
35, lïUAi
INTRODUCTION
INTRODUCTION
Voici réunis ; sous un titre ambitieux (mais quelle innocente ambition 1)^ les divers chapitres d'un livre entrepris dans les beaux jours de la saison clémente aux longs espoirs^ aux vastes pensées. L'auteur rêvait en ce tempslà qu'il marchait^aux accords de la langue latine^ de la cabane d'Évandre au palais des Césars^ de la Rome d'Antonin le Pieux à la Byzance de Constantin. Il assistait à la naissance de l'éloquence romaine; il assistait à sa ruine , jusqu'à Theure où la langue souveraine des Scipions et de Jules César devenait un patois sauvage à Fusage des soldats d'Alaric.
0 malheur! Arrivent dans ces délices et dans ces crimes les barbares qui font justice de la nation éternelle... Elle meurt, mais pour renaître après tant de siècles^ en ce
Il INTRODUCTION.
monde romain, où la corruption même de la langue de Virgile et de Cicéron devient la langue italienne. Alors apparaissent à la douce lumière^ Dante et la Di- vine Comédie, Florence et la Rome de Léon X... tant ils avaient raison, ces grands Romains, de soutenir qu'ils étaient immortels.
Mais nous étant rendu compte enfin des abîmes à francliir^ nous avons sagement renoncé à cttte entre- prise impossiblt', où les Osques, les Volsques, les Sam- niles, même TÉtrurie, mère de toute superstition^ au- raient trouvé place. A peine avons-nous conservé le titre des chapitres de cette entreprise au delà de nos forces. Dans ces pages auxquelles je renonce, le lecteur curieux de la docte antiquité (s'il en est encore) eût rencontré le Cantique des frères Arvales, une chanson du temps de Romulus^ et par cet exemple il eût jugé de la distance qui sépare cette complainte à propos d'une truie en gésine, et le Carmen sœculare du poêle d'Au- guste. Les lois de Numa nous eussent conduit jusqu'au cinquième roi de Rome. Déjà la langue est en progrès; tout marche autour de <^s rois qui sont autant de grands hommes^ dans la guerre et dans la paix.
Cette langue^ sérieuse et grave^ et qui fut tout de suite la langue austère des faits et des devoirs^ fut enseignée aux peuples domptés, par les conquérants eux-mêmes. Us allaient; dictant des lois aux nations subjuguées;
INTRODUCTION. m
haranguant les peuples des cités^ encourageant les sol- dats; implacables aux sufierbes , affables aux yaincus. Hais cette langue primitive a laissé peu d'écbos. Pendant les cinq premiers siècles^ Rome s'occupe avant tout de ses luttes au dedans^ de ses conquêtes au dehors. Les patriciens fondent Tautorité despuissants et des forts sur les petits et sur les faibles^ tant qu'ils sont les maîtres... Ils s'exerceront plus tard à la forme ^ à Tornemeiit. Vinscription du tombeau de L. Cornélim Scipion est à peu près tout ce qui nous reste de l'époque intermédiaire entre les lois des Douze-Tables et les premiers yers d'Ennius*.
En fait de poésie^ les premiers Romains se conten-i talent de célébrer le vin et Tamour dans un accent digne des joies grossières de Thespis sur le chariot des ven- danges. Ces poésies rustiques se chantaient dans les campagnes^ comme une chanson de cabaret; elles se ré- citaient dans les carrefours comme une comédie^ et plus tard, lorsqu'en passant par des voix savantes^ la chanson primitive eut gagné les suffrages des honnêtes gens, elle célébrait déjà les héros qui n'étaient plus. Ainsi fait Tode d'Horace^ ainsi fait la chanson de Béranger.
Or voilà comme^ au milieu de ces rudes commence*
I. Fin de la 4'* guerre panique— Mort de Sylla, an DCLXXV, soîiante-dix-buit ans ayant Jésns-Ghrist.
IV INTRODUCTION.
mentS; les fils de la Louve obéissaient au génie italien. Poëtes ; dans la loi des Douze-Tables, le législateur impose un frein aux vers satiriques. Prosateurs; ils excellaient dans Tart d'écrire un traité. Exemple : le traité de com- merce^ Tan 508 avant Jésus-Christ^ entre Rome et Car- thage. Pontifes; ils avaient trouvé le style et Taccent des prophéties dans les livres sibyllins. L'heureuse tâche^ et pleine d'intérêt^ remonter à cette enfance de la lit* térature romaine^ et sMnformer, chemin faisant^ où donc elle en était à la mort de Sylla, bien peu d'instants avant le siècle d'Auguste?
Dans cette première période, on peut déjà remarquer deux langues bien distinctes : la langue des sénateurs et la langue des plébéiens {urbana, vulgaris), langue mère et féconde^ à laquelle appartiennent presque tous les idio- mes de l'Europe. En ce moment décisif^ la langue ro- maine est barbare encore... elle est énergique et pleine de clarté. Les souvenirs lointains de l'élégance athé- nienne ne l'ont pas affaiblie; sans péril pour ses qua- lités primitives^ Tarquin, ce rare esprit, ingénieux pré- curseur des plus beaux génies de l'Italie, avait mis à la mode, en son règne trop court, la philosophie et les lettres de la Grèce.
Un Grec de Corinthe, nommé Démocrate, fut le pre- mier qui fit connaître à l'Italie les doctrines du Porti- que. Aces esprits prime-sautiers , intelligents comme
INTRODUCTION. ▼
8*iis pressoitaient qu'ils seront les mattres du monde^ rbabile instituteur parlait de Platon et d'Homère, de So- phocle et d'Eschyle, de Démosthène et de Thucydide; et de même qu'ils ayaient emprunté à la Grèce ses lois et ses croyances, les Romains apprirent à son école le grand art d'écrire un poëme, une histoire^ un traité de morale^ un beau discours.
Tarquin^ disparaissant dans les premières tempêtes de la république naissante^ laissaità l'Italie ce grand héritage : l'admiration pour la Grèce. En vain^ les Brutus, les nou- veaux venuS; passionnés de la liberté^ voulurent mettre obstacle à cette invasion du goût et de l'esprit athénien, Athènes fut la plus forte, et bientôt les plus nobles esprits et les plus aimables courages de la jeunesse romaine n'eurent pas de plus grande ambition que de s'instruire en Grèce^ en Âsie^ en tous les lieux d'où venait la himière . Et voilà (charme irrésistible) comment ces farouches républicains furent subjugués par la passion littéraire du roi Tarquin^ qu'ils avaient tué pour régner à sa place.
Les grands écrivains qui ont illustré le siècle d'Au- guste, à commencer par l'empereur, viennent des écoles de Rhodes ou de Mytilène; ils viennent de l'école d'A- thènes^ docte arène qu'ils n'ont quittée que pour se rencontrer dans les champs de Philippes^ les armes à la main .
Ennius, enfant d'Homère, enfant inculte il est vrai.
yy INTRODUCTION.
mais d'une imagination toute-puissante/ a mérité les res- pects que les nations reconnaissantes réservent aux rois^ consacrés par leur propre yieillesse. Ennius raconte en vers les annales de la république. Tout convient à ce rude génie^ la satire, la comédie^ la tragédie; il écrit en latin^ il écrit en grec; il s'intitule^ à bon droite Y Homère de l'Italie, et nul ne songe à le démentir. — Harcus Pacuvius^ son digne neveu^ vient en aide à la tragédie romaine; mais de dix-neuf tragédies de Pacuvius^ à peine a-t-on conservé quelques vers.
Ainsi se sont perdues les œuvres dramatiques de Licinius Régulus, de Gécilius^ de Lucilius^ de Nœvius^ et c'est dommage. Nœvius prenait au sérieux la chose romaine^ et tenta de jouer à Rome le rôle d'Aristophane sans Athènes. Mais il fut cbfttié d'importance^ et les chefs du gouvernement renvoyèrent méditer en prison^ sur les dangers de la personnalité. Dans son livre de la République, Cicévon, qui était parfois un trembleur^ approuve le châtiment de Nœvius : « Le magistrat^ nous dit-il, est le juge vrai de notre vie et de nos mœurs; il suffit à les corriger y sans quil soit nécessaire d'aban- donner aux poètes la chargé' légitime des censeurs. »
En cette première période apparaissent, dans la viUe enchantée de leur verve et de leur esprit. Plante et Té- rence. 5î les muses parlaient en latin, elles parleraient la langue de Plauêe. Ces deux écrivains de la première
INTRODUCTION. vil
époque ont obtenu facilement le droit de bourgeoisie au premier rang des écrivains du siècle d'Auguste. C'est un des privilèges des vrais poètes, de n'être pas même soumis à la chronologie. Ainsi^ chez nous, Régnier ap- partient^ si Ton veut> au siècle de Louis XIV^ aussi bien que Montaigne et Rabelais !
Arrive à son tour^ superbe et forte^ et digne de la grande nation^ la belle prose, mère et nourrice de Té- loquence. L^éloquence n'a pas été la moindre force de la puissance romaine ; elle a valu des armées à la repu- que, et^ mieux que ses armées^ elle a représenté la liberté et le courage. Des orateurs avant Cicéron, les critiques savent les noms; ces noms glorieux sont à peu près tout ce qui reste. Le premier Brutus était certes un orateur; Valérius Publicdla apaisa par sa pa- role conciliante le peuple soulevé contre le Sénat; mais le temps deyait emporter dans le yain bruit que font les siècles ces commencements de l'éloquence.
Si vous voulez des orateurs plus authentiques^ il faut aller jusqu'à Itarcus Céthégus, un des contemporains d'EnniuSj et vous rejoindrez le vieux Gaton, C. Métellus^ Lélius, Scipion TAfricain, ces grands hommes que nous avons appris à aimer dans les traités de Gicéron.
N'oublions pas, sur la liste éloquente, Tibérius Grac- chus, admirable orateur ; et Gaïus Gracchus, son frère, supérieur à Tibérius; Téloquence ardente des deux tri-
nu INTRODUCTION.
buns qui soulevaient le peuple, à la façon des vents du nord sur les flots de TOcéan^ n'a pas laissé de traces... à peine quelques lignes dans une page de Plutarque..., et que dis-je? une image sublime de Mirabeau.
Tel fut d'abord le projet qui nous remplissait d^urc ardeur laborieuse. Après avoir assisté aux commence- ments informes de la langue romaine, on Teûl vue, ingénieuse et patienie, s'essayer dans la comédie et dans la tragédie, dans Tépopée et dans Tode, et tenter avec un génie incomparable les enseignements du poème didactique, où, grâce à Lucrèce, la poésie latine n'a pas de rivale. Du côté de l'éloquence, on eût vu la lan- gue latine se manifester tout d'un coup par des faits : l'éloquence, à Rome, est tout de suite un pouvoir qui gouverne.
Elle contient, dans son cercle immense, toute la li- berté de la République, et quand plus tard, sous les empereurs, la tribune a fait place au barreau, l'orateur à Tavocat, l'éloquence est restée encore une gloire. En cette décadence, on n'entend parler que des grammai- riens, des rhéteurs et des professeurs fameux achetés dans la Grèce savante : Nicanor, Opilius; ou bien des grammairiens accourus de la Gaule : Gniphon, le maître de Jules César, Plotius Gallus, le maître de Gicéron.
Le temps n'était plus où l'orateur consacrait sa vie à la défense des libertés anciennes, à la conquête des li-
INTRODUCTION. ix
bertés nouvelles ; mais la parole avait gardé son autorité sur les orateurs qui se contentent de plaire^ et toute son ambition était de célébrer dignement Auguste ou Ti- bère. Hélas! Néron lui-même eut ses panégyristes! A l'empereur Trajan s'arrêta la littérature laline propre- ment dite. Après Trsgan^ du travail de cinq siècles mi- sérables^ Dieu soit loué! presque rien n'est resté.
Dans notre vaste projet^ le règne de Trajan était donc autrefois, comme aujourd'hui, le but qiie nous nous proposions d'atteindre, en recherchant cependant les belles choses qui pouraient naitre encore au dernier mo- ment de Rome et de son génie. Avant Ennius, il 7 avait des poètes; après la Pharsahy on rencontre plus d'un ouvrier excellent dans l'art de parler et d'écrire. Les nations ne se taisent pas tout d'un coup, semblables à l'enfant qui a trop crié après le sein de sa nourrice. Au contraire, les nations muettes soudain se mettent à parler, tel le âls de Gyrus pour sauver le roi son père. Les empereurs qui ont abusé de l'esclavage de Rome (hélas ! les premiers rois de Rome avaient abusé de ses libertés) comptent des orateurs comme Tibère, des musiciens habiles, et des poètes comme Néron. L'empereur Adrien fait des vers; l'empereur Gordien écrit un poëme en l'honneur d'Antonin le Pieux et de Marc-Aurèle. La poésie d'un peuple, pas plus que sa vertu guerrière^ ne meurt jamais en entier ; on peut
X INTRODUCTION.
dire cependant qu^à cet instant du génie romain^ Tart se précipite et tombe aux abîmes sans fond. Mais ces ténè- bres sont encore remplies de clartés ^ Téclair anime encore ce nuage ; à côté des chefs-d^œuvre reconnus^ TOUS lisez, non pas sans intérêt, ces œuvres élégantes ou barbares qui sont arrivées jusqu'à nous, comme un sou- venir fidèle de cette élégance et de cette barbarie ingé* nieuse digne de toute notre étude; en fin de compte, c'est encore l'esprit et le génie romain.
Telle eût été notre tftcbe, avant d'arriver à cette seconde aurore, à cette renaissance des lettres, à ce moment favorable où les Gaulois nos pères, et tous les peuples du Midi ou du Nord que les Romains appelaient encore des barbares, allaient vivifier la littérature latine au feu puissant de leur génie. Entendez-vous, dans ces ténèbres, les murmures virgiliens des poèmes d'Au- sone'? Sur un vieux lambeau de la poésie antique, le poète Ausone a jeté les fleurs les plus vives, les couleurs les plus fraîches. On sent, à le lire, un esprit moderne forcé de parler une langue morte. Il est, à proprement dire, le dernier des poètes latins.
Désormais l'Évangile se fait jour, à travers ces restes impuissants d'un paganisme épuisé. Un poète de cette période, Aquilinus Juvencus, met en latin l'histoire de
4. Quatrième période. Mort d* Adrien. Destruction de Tempira romain d*Occid«Bt<.
INTRODUCTION. xi
Notre Seigneur, à l'aide des Métamorphosée d'Ovide.
Glaudien fut le dernier croyant aux divinités de Yir*- gile^ aux démons de Tenter mythologique. Ah I vains efforts ! les dieux vaincus ne sauraient répondre à cette invocation suprême; les Grâces se sont enfuies en cher- chant leur ceinture, TAmour, son carquois; Gérés ap- pelle en vain Proserpine* Impuissant à réveiller ces dieux morts, Glaudien se demande, épouvanté, ce qui s'est dérangé dans l'Olympe éternel ?-*Moins que rien.... L'Olympe a croulé i...
Déjà la voix se Tait entendre à travers le monde romain, disant : a Les dieux s'en vont !» En ce moment de Tuui- verselle espérance du Dieu qui doit venir, les oracles se taisent; la dernière vestale est morte à côté du dernier prêtre de Jupiter; la tribune de Gicéron est tombée sur l'autel de Minerve; Éphèse et Delphes, néant! Le grand Pan est mort !
Telle était mon anxiété dans cet encombrement de matériaux si divers ! J'étais assez semblable à Robinson Crusoé dans son île, au moment où son esquif étant creusé, il s'aperçoit qu'il n est pas de force à le lancer dans la haute mer. Alors le voilà qui prend tout ce travail inutile en grande honte, oubliant que le travail sincère est toujours honorable, et que le secours arrive à qui le demande en toute résignation.
J'en étais là de ma peine, et je cherchais le moyen
XII INTRODUCTION.
d'employer utilement quelques-uns des matériaux que j'avais façonnés avec le plus de zèle et d'ardeur, lors- qu'en relisant le grand livre de P Institution oratoire, il me sembla que Quintilien lui-même s^inquiétait de mon travail, et me venait en aide.
Un jour, comme il faisait le résumé de l'histoire des belles-lettres chez les Romains, on le vit s'attendrir au souvenir de tant de grands écrivains, Thonneur de son siècle, emportés par la mort. Il rappelait leur mémoire avec des tendresses infinies; il invoquait en même temps les dieux du Parnasse antique : Homère, Hésiode, Apol- lonius, Théocrite et Gallimaque, Archimède et Pindare, Stésicbore et Simonide, Alcée et Sapho, Sophocle, Eschyle, Euripide, tous les poètes inspirés de la Grèce, la patrie admirable de l'inspiration, le monde altier des rêveurs, berceau des fables heureuses où il est parlé de gloire et d'amour. Le maître éloquent racontait les merveilles de ces enfants des muses : Thucydide, Hé- rodote, Xénophon, Démosthène, Eschyne, Isocrate, Dé- métrius de Pbalère; le divin Platon, le grand Aristote, le moqueur Théophraste, le rare esprit Aristophane, autant d'inspirés, qui obéissaient naïvement à une voca- tion divine.
Il disait, en même temps t l'autorité magistrale de l'éloquence, les douces tristesses de l'élégie, et le rire aigu de la comédie; il prêtait une oreille attendrie
^
INTRODUCTION. xiii
et charmée aux leçons des vieux philosoi^hes sous le Portique^ ou danS les jardins de TAcadémie. 11 saluait, ébloui de ces lumières surnaturelles, les promontoires où Ton cause de Tunité de Dieu et de Timmortalité de rame , les temples remplis de tableaux, les autels chargés de statues; le joueur de flûte accompagnant le vainqueur dans la rue; Tidylle au milieu des champs, la suprême inspiration de Sapho sur le rocher fameux de Leucate ; ô rêves enchantés! passions charmantes, aimable Athè- nes institutrice du genre humain !
Hélas! disait Quintilien au spectacle animé de ces enchantements : ce Quelle différence entre la cité de Mi- . nerve et la ville de Romulus! Les Athéniens sont des poètes, les Romains ne sont que des soldats; le poète athé- nien marche au premier rang des puissances; le poète latin, quel quil soit, Horace ou Virgile, ne vient qu'à la suite de l'empereur. Il faut aux lettres romaines un maître.... Au poète athénien, la couronne! il est roi, même entre Aspasie et Périclès. »
Puis quand il est au bout de sa plainte ineffable, Quintilien se console en se rappelant les nouveaux dieux : Virgile, Horace, Ovide, TibuUe, Properce, Lu- cilius, Catulle, Salluste, Tite-Live, Tacite, et ses propres contemporains ! Lucain, Juvénal, Pétrone et jusqu^à l'humble et charmant Martial. Avec quel orgueil il se rappelait son digne élève et compagnon Pline le
XIV INTRODUCTION.
Jeune. — Ah ! se dit-il, nous avons aussi notre Olympe immortel !
De cette magnifique exposition des lettres romaines faite par Quintilien^ j'ai composé, disciple obéissant, le présent livre. Il commence à l'heure où Lucrèce achevait son poëme^ où Jules César écrivait ses Commentaires, où Gicéron, dans ses livres admirables : de la Vieillesêe, de l'ilmtae^des Devoirs^ présageait sa fin prochaine, et nous laissait l'admirable portrait de ce grand vieillard Appius, exemple austère et charmant de quiconque a l'honneur d'appartenir aux travaux de Tesprit.
« Il tenait son esprit tendu comme un arc. Chez lui, a jamais de relâche; il n*eût point cédé un seul pas à la « vieillesse. Il maintenait son autorité, que dis-je? son « empire sur les siens. Dans celte austère maison ^ le a sanctuaire des chastes Huses, vivaient les mœurs et la « discipline antiques. »
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HORACE
ET SON TEMPS
HORACE
ET SON TEMPS
I
a II était né (c'est lui-même qui nous l'apprend) à Venouse; il était fils d'un affranchi collecteur de l'impôt I Marcus Brutus lui commanda de le suivre aux champs de Pbilippes^ et, le voyant à l'œuvre, il le fit tribun des soldats. Quand la république eut succombé, il demanda grâce au vainqueur, il Toblint, et il acheta, pour vivre, une charge de scribe au trésor. Il devint un des fami- liers de Mécène et d'Auguste, un peu plus tard. Bientôt, l'un et l'autre, ils le traitèrent avec une distinction voi- sine de Pamitié. Mécène à ce point Taima, qu'il lui adres- sait les plaisants petits vers que voici :
Si je ne t'aimais pas, je consens qu*on me voye Maigre comme un mulet, sans esprit et sans joye.^.
i UOKACE Kl SON TKMPS.
a U fit mieui; comme il sentait sa fin prochaine : < Ayez soin d'Horace autant que s'il était un autre moi- même ! » disait-il à l'empereur. Par une lettre écrite de la main d^Auguste^ on peut voir qu'il avait eu le projet de se rattacher, en qualité de secrétaire intime. « U faut bien que j'en convienne, écrivait Auguste à Mécène^ je ne suffis plus^ comme autrefois^ à ma correspondance avec mes amis; les années augmentent en même temps que les affaires et les infirmités. Faites-moi le sacrifice de votre ami^ de votre aimable commensal, Horace; il quittera votre table pour la mienne, et m'aidera dans ma tâche épistolaire I » — Horace eut l'honneur de refuser cet emploi de cour^ sans que l'empereur lui en ait su mauvais gré ! Jusqu'à la fin, il lui fut propice^ comme on peut le voir dans les lignes que voici :
« Traitez-moi, je vous prie, Horace, avec moins de cérémonie, et souvenez-vous que si votre santé l'eût permis, vous seriez aujourd'hui mon hôte et vivriez sous mon toit ! » Une autre fois : ce Notre ami commun Upli- nius, écrivait Auguste, a pu vous dire si l'on pense à vous et si j'en ai bien parlé. Au fait, parce que vous avez refusé d'être mon compère, est-ce un motif pour que je vous traite en Jupiter tonnant?» Dans ses jours de bonne humeur, Auguste appelait Horace : Un satyre virginal, un véritable Adonis avant sa chute. A plusieurs reprises, il se plut à l'enrichir. Telle était sa vive admiration pour les œuvres de ce poëte... immortel (l'empereur allait jus- que-là), qu'il lui demanda le Chant séculaire, et, ce qui plus importait encore à la gloire de sa maison, une ode
HORACE ET SON TEMPS. 5
en rhonneur de Tibère et de Drusus^ ses beaux-fils^ yain< queurs des Vindéliciens. Il voulut aussi, après qu'Horace eut publié ses trois premiers livres, et longtemps après, qu'il ajoutât un quatrième livre à ses odes ! Même il se plaignit que dans des vers moins sublimes son nom n*eût pas été prononcé: «Vraiment, disait-il, je suis fâché pour tout de bon ; vous m'abandonnez dans vos cantiques, et vous m'avez tout à fait oublié dans vos discours terre à terre. Auriez-vous peur (c'est possible, après tout) que la postérité ne vous donne une note infamante pour avoir été de mes amis? x> — A ces reproches pleins de bonté, le poète répondit par ces vers :
Protecteur généreux de Theureuse Italie, Vous, son maître en beaux-arts...
et tout le reste de cette louange exquise.
ail nous reste un portrait d'Horace écrit par lui-même : a un petit homme épais et court ! » Auguste appuie et confirme agréablement cette image : « Oui, dit-il, Dio- nysius m'a fidèlement remis ton petit livre, et, si petit qu'il soit, j'y trouve une énorme ambition. Quoi ! dis-tu, si le livre est petit, le poète est grand... Dis plutôt, le poète est gros; ton livre aurait une grosseur plus que raisonnable, s'il luttait en rotondité avec le petit homme qui récrivit ! d
a On raconte aussi qu'Horace était porté, plus qu'il n'est raisonnable, aux plaisirs de Tamour, et qu'il ouvrait volontiers sa porte aux plus vulgaires voluptés... » Ce
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qui est vrai, c'est qu'il habitait, de préférence à Tibur, sur les confins boisés de la Sabine, une honnête et sé- rieuse maison que Ton visite encore aujourd'hui.
« Je lisais naguère (c'est toujours Suétone qui parle) des élégies et même une lettre en prose, adressée à Mé- cène, que l'on m'avait données comme étant signées d*Horace... A coup sûr, c'était un mensonge; il n'était pas homme à pleurer de cette sorte, et cette parole ob- scure et plate ne rappelle en rien la grâce et la clarté de son style. Il était né un 8 décembre, sous le consulat de L. Gotta et de L. Torquatus; il mourut le vingt-septième jour de novembre, étant consuls Marcus Censorinus et Gaïus Asinius Gallus; il touchait à sa cinquantième année, et comme son mal Tempêchait d'écrire un tes- tament dans les formes, il proclama à haute voix, pour son héritier, Tempereur Auguste. Il fut porté à l'extré- mité des Esquilles, non loin du tombeau de Mécène, et c'est là qu'il est enterré... »
Voilà tout ce que l'histoire a rapporté d'un si grand poêle, et la critique eût bien étonné Suétone écrivant la biographie abominable de ces monstres : Tibère, Gali- gula, Néron, Glaude et Domitien, si elle eût affirmé qu'à deux mille années de distance, au milieu des plus illus- tres nations, il ne serait pas un homme intelligent qui ne fût prêt à donner la vie entière de ces tristes Gésars, pour ajouter un chapitre, une page, aux choses qui tou- chent à la vie et aux œuvres d'Horace.
«Fils d'affranchi! » disaient les dédaigneux, du vivant de Suétone, oubliant ces maîtres du monde affranchis
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par la pratique de tous les vices et par le conseil de tous les crimes': Narcisse^ et Pallas^ et Calliste ! Horace^ un fils d'esclave!... Il a conquis sa place au premier rang des hommes les plus célèbres de la première cité du monde ! On s'arrête avec joie^ avec orgueil, à contempler la vie et le génie ornés de sagesse et de bienséance de ce fils d'affranchi. En vain Tibère attend son chapitre^ et Néron le sien ; que Tibère attende^ et gardez Néron pour un autre; jour. Dites-nous^ aujourd'hui, le poète, enfant de la muse immortelle, et demain, s'il vous plaît, vous traî- nerez dans leurs gémonies, jusqu'à l'orifice du grand cloaque^ les Césars, fils légitimes des incestes et des pro- stitutions.
Ce Suétone appelé Tranquille, eh ! disons mieux> l'/m- passible, il portait si peu de zèle et de respect à Fami d'Auguste et de Mécène, qu'il intercalait sans pitié, dans sa biographie d'Horace, une phrase immonde et plus digne du musée secret de Naples^ que d*appartenir à la même page historique dans laquelle Horace apparaît pour la première fois ! Ces détails hideux des plus honteuses voluptés seraient à peine supportables dans l'histoire d'Héliogabale et de Néron. Te que iecens Venus/ disait notre poëte^ en ses jours de plaisir.
En ces deux pages, si courtes et si peu dignes d'un écrivain sérieux, Suétone l'historien... le délateur des douze Césars^ se tient quitte avec cette gloire innocente^ avec le chef-d'œuvre, avec l'excuse et le pardon, peut- être, du siècle d'Auguste^ et désormais délivré de tout souci poétique^ et laissant le poêle à sa gloire, il retourne
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avec racharncmonl irun oiseau de proie et de ténèbres aux malédictions^ aux vengeances^ aux châtfments. In- grat et maladroit Suétone I II néglige Horace et va s'ap- pesantir sur Tibère ! Il ne comprend pas que le siècle d'Auguste est resté tout illuminé des splendeurs d'Horace et de Virgile ! Le siècle d'Auguste ! Il n*eut que ce bout d'aurore et ce peu de soleil dans la nuit profonde ! Rien que cette chanson pour le reposer de tant de blasphè- mes !... Or^ Suétone s'en éloigne en toute hâte! On dirait que déjà cette fime est blasée^ et qu'à force de prévoir tant de crimes, elle a perdu le sens des choses innocentes!
Si donc le spectacle inattendu d*Horace et de Virgile, en ces commencements de Rome écrasée et du sénat anéanti^ étonne à ce point rhistorien des Césars qu'il ose à peine^ en ses discours misérables, prononcer le nom de ces immortels^ il n'aura pas un regret pour l'histoire ancienne ! 11 ne sait pas le nom d'un seul des grands hommes d'autrefois ! On dirait que^ pour lui, Rome ar- rive avec Auguste^ et s'en vadansTabime aVecDomitien. Il parle^ et beaucoup plus longuement, du fameux traité de la conservation des cheveux (de cura capiUorum) que des Géorgiques, de l'ode à Lydie et du justum ac te-
nacem !
Hais Dieu soit loué ! le poëte est chose sacrée / Il a charge d'âmes; il joue un rôle, un grand rôle ici-bas. Plus il passe, à Tombre, une vie humble et cachée, et plus ceux qui viennent après lui veulent savoir ce qui touche à cette renommée, à cette gloire. A ce compte, et malgré les coupables négligences de Suétone, on ren-
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contrerait difficileraent une biographie à la fois mieux sue el plus étudiée que la biographie d'Horace, et pas un poëte ici-bas n*a compté, pendant tant de siècles^ plus d'historiens, de commentaires et de commentateurs. — Quoi de mieux ! Ces quelques lignes de Suétone^ ajou- tées aux œuvres d'Horace^ ont produit des tomes entiers de recherches, de découvertes et de révélations. Sa vie, heureusement assez courte (il est mort en pleine posses- sion de son génie), a rencontré des historiens qui se re- layent à chaque instant de ces vingt années qu'il a vécu dans la joie et dans Tabondance; libre^ heureux de>peu^ content de rien; honnête homme dans le sens même in- diqué par La Bruyère, un sens parfaitement accepté de toute la cour de Louis XIV. En effet, approchez-les et les serrez de très-près, ces grands esprits^ ces grands hommes littéraires, ils sont^ tout simplement, les plus honnêtes gens de ce bas monde ; ils sont le rappel à Tor- dre, au devoir, à la liberté, aux meilleurs souvenirs. Ils sont récho, ils sont l'exemple et le conseil! Voyez-les, tout semblables aux grandes ombres des siècles écoulés, l'espoir des jours à venir.
Qui que vous soyez, suivez leur exemple, écoutez leurs leçons; ils vous enseignent la justesse et la modé- ration dans la vie, une grande égalité dans les mœurs, une mesure exquise dans l'exercice innocent des hon- nêtes passions. La nature a voulu, bonne mère, ajouter Tagréable à l'utile, et c'est pourquoi, sans doute, la poésie est à la fois ce qu'il y a de plus utile el de plus charmant.
C'était l'usage à Rome ; un esclave affranchi par son
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maître portait tantôt le nom de la ville et tantôt le nom de la province où s'était passé son esclavage ; il prenait assez souvent le nom même de son patron : Domitius MarsuSy Silvius //altctis^ Cornélius 6ra{Iii£.—o Horace» est le nom d'une grande maison romaine. Avec Taffran- chissemenl^ l'esclave avait pris la pensée et Tambition de rbomme libre^ et tout de suite il réva^ pour son filsi une éducation libérale. Il avait appris cela dans la mai- son du citoyen^ son maître; il savait aussi que^ pour un jeune homme intelligent^ le plus sûr moyen de faire une grande fortune est d'arriver à la perfection dans les exercices du corps et dans les talents de Tesprit.
Quant à rêver pour son fils des grandeurs impossi- bles; ce bon père n'y songeait guère; il savait que lui^ Taffranchi^ lui, son fils et les enfants de ses enfants^ ils rencontreraient sans cesse et sans fm^ comme autant d'obstacles infranchissables^ le nom, les titres^ les al- liances^ les clients, les magistratures, la fortune sécu- laire, l'antiquité de la race et les images enfumées des ancêtres qu'ils n'avaient pas! En ce temps-là, il était commandé par la prévoyance des patriciens, soumis à l'histoire, et par le profond respect que Rome entière portait à ce jugement suprême des grandes actions, que l'esclave ou l'affranchi , quel que fût son talent d'écrire, n'oserait pas toucher à la chose romaine. On lui laissait la fable et le conte, le poëme et la comédie; on lui lais- sait tout ce qui touche au rêve, à l'enihcusiasme, à la fiction; mais non pas à l'histoire ! Ce rare honneur était réservé aux écrivains des grandes familles.
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Cicéron^ un pareil consulaire^ entouré de cette gloire^ honoré de ces malheurs^ était un homme nouveau, vir novus; à grand'peine^ on lui permit d'arracher la répu^ blique aux fureurs de Catilina; jamais l'orateur n'avait pu rompre entièrement, par son génie et par ses rares services^ Tobstacle qui le séparait des anciennes familles et des temps du roi Numa.
Voilà ce que n'ignorait pas le père du jeune Horace^ et ce qu'il enseigna, de bonne heure, à son fils. Ainsi pas de rêves; le bon sens devait être, et fut réellement le maître et l'instituteur de ce jeune homme. Il fut d'abord envoyé par son père aux grandes écoles des plus célèbres rhéteurs que comptait Rome ; et prenez garde à ce mot rhéteur y il fut longtemps un litre à l'obéissance, et même à l'admiration. Ce même historien, racontant Horace et sa vie en deux pages, accordant à peine à Térence une page^ une page à Lucain^ vingt lignes à Perse et vingt lignes à Juvénal : mort d'angoisse et d'horreur y il écrit un tome entier à la louange des grammairiens illustres. Il entre, ex abrupto, dans le règne des empereurs^ sans dire un mot de la république expirée; au contraire, il recherche, avec soin, la généalogie et la suite des gram* mairiens fameux et des grands rhéteurs. « Le premier qui introduisit chez les Romains l'art de la grammaire était un contemporain d'Aristarque. Il vint à Rome, assez peu de temps avant la mort d'Ennius ; il tomba dans un fossé de la rue, et se cassa la jambe, et tant que dura sa maladie, il donna des leçons de grammaire avec tant de zèle et de succès que soudain Rome entière se mit en
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quête de tous les anciens poèmes qu'elle avait oubliés ou négligés ! » Tel fut le glorieux commencement de la rhé- torique romaine. On a |»récieusement conservé le nom et le prénom de ce bon maître; il s'appelait Celius SlilOy parce qu'en effet il écrivait les lettres des principaux ci- toyens. Bientôt même il fut impossible de savoir le nom- bre et le nom de ces maîtres improvisés. Il y eut, seule- ment à Rome, une vingtaine de professeurs également célèbres, dont le moindre était plus richement récom- pensé que Piaule ou Térence. Un de ceux-là, qui était esclave, fut acheté deux cent mille sesterces; un autre avait des gages de quatre cent mille sesterces (un peu plus de cent mille francs) pour Tannée 1 II est vrai qu'en leur qualité de grammairiens, le soin leur était imposé d'expliquer et de traduire les anciens poètes, les vieux historiens, les orateurs d'autrefois. Ils enseignaient la philosophie ; ils écrivaient des commentaires, des biogra- phies et des grammaires.
Antonius Gniphon, de condition libre, eut l'honneur d'apprendre à lire à Jules César. Un autre, Orbilius Pupil- lus, protégé par Cicéron, et cependant très-pauvre (on l'eût pris pour un poète!), écrivit un traité de l'Inconsé- quence... Il se vantait d'avoir donné le fouet au jeune Horace. Aussitôt qu'il fut mort, de vieillesse et de misère, U eut sa statue en marbre à Bénévent, sa patrie. On eût écrit, volontiers, sur le piédestal d'Orbilius, ce que disaient ses disciples, de Yalérius Caton le grammairien : « Sirène latine! seul il sait lire les poèmes, seul il en sait faire! » Un esclaye, Éros, acheté au marché, fut le
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précepteur de Brutus et de Cassius. Curtius Nicias^ le professeur de Pompée, avait pris une sotte habitude, il remettait, lui-même, àFépouse de son disciple, les billets de Tamoureux Memmius, tant qu'à la fin la dame elle- même dénonça le complaisant Nicias à son mari.
Un affranchi d'Atticus, — le chevalier le plus accompli de tous les chevaliers, — donnait à la fille de son patron les mêmes leçons que donna, plus tard (ce fut le seul ro-' man d'amour dans les ténèbres du moyen âge!), le jeune Abeilard à la tendre Héloïse. Chassé par son maître, il ouvrit une école; il lisait à la jeunesse émerveillée et VÈnéide, et les Bucoliques, et les Géorgiques, tout Virgile. 11 fut le premier qui improvisa des leçons publiques, et l'exemple qu'il a donné (exemple de l'improvisation!) a été suivi, après tant de siècles, par tous les grands pro- fesseurs, à commencer aux Carènes, entre le Temple fie la terre et la maison de Pompée, à finir aux écoles élo- quentes du Collège de France et de la Sorbonne ! On a vu, longtemps, à Préneste (en ce lieu même où notre Horace a si bien étudié les poëmes d'Homère), une statue en l'honneur de Yalérius Flaccus, le précepteur du petit-fils d'Auguste.
Hyginus, affranchi d'Auguste, et conservateur de la bibliothèque Palatine, eut l'honneur de compter le jeune Ovide au premier rang de ses auditeurs. Le grammairien de Mécène (c'était un emploi dans les grandes maisons) s'appelait Mélissus; il devint bibliothécaire du portique d'Octavie, et, sous ces portiques charmants, il écrivit ses Facéties. Ce fut lui qui répondit à Tibère, avec le courage
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et la juste indignation d'un véritable grammairien : « Certes^ vous pouvez donner au premier venu le droit de cité, mais non pas à un seul mot contraire au génie et à la volonté de notre langue ! » Un certain Polémon de Vicence^ ingénieux à se trouver des ancêtres charmants, se glorifiait d'être un petit-fils du berger Polémon des Bucoliques. 11 aimait^ plus qu'il ne convient^ les riches manteaux^ les toges brodées, les bains parfumés^ la dé- pense en toilette^ en parure, en bijoux; en même temps^ comme un véritable enfant des Géorgiques, il excellait à cultiver sa vigne, à tirer de son champ tout ce qu'il devait rapporter.
Yoilà pour les grammairiens; ils ne sont pas encore et tout à fait des rhéteurs. Ils sont moins voisins de la poésie et de l'invention. Les rhéteurs latins se montrèrent après les grammairiens^ pour agrandir et compléter leur tâche; ils eurent^ tout d'abord, bien des persécutions à subir. Hais en vain les censeurs fermèrent ces écoles de perdition, comme ils les appelaient y elles se rouvrirent d'elles- mêmes^ et la déclamation s'empara de la ville entière, avec Lucius Plotius^ surnommé^ pour sa grossièreté : un rhéteur de pain d'orge, et qui, pourtant^ enseigna la déclamation à Cicéron lui-même; avec Politus^ qui fut longtemps attaché, comme un chien^ à la porte dont il était le portier; avec Tidius^ qui vit dans son école, et tout ensemble, Octave et Marc-Antoine; avec ce Sextus Clodius de Sicile, attaqué par Cicéron dans les Philippi- ques; avec Albutius Silius de Novare, un merveilleux déclamateurt a II excellait dans la péroraison I »
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(Joe fois^ ce rhéteur Albutius (voyez comme ici l'an- cienne histoire est unie à l'histoire d'hier!) se mit à gémir sur la déplorable Italie [deplorato Italiœ statu), et il invoqua la statue de Brutus avec tant de véhémence que peu s'en fallut qu'il ne fût châtié par le magistrat.
Cet Albutius est mort^ à Novare/ après avoir expliqué à ses disciples, dans une dernière déclamation, comment et pourquoi il se laissait mourir de faim *.
Remarquons, en passant, que ce mot «déclamation,» au temps d'Horace, était bien loin d'être pris en mauvaise part, comme au temps de Ju vénal. Il nous souvient encore aujourd'hui d'une admirable leçon de H. Ville- main (gallica siren) dans laquelle il disait, avec sa grâce accoutumée : « Un rhéteur..., c'est un nom que l'on me donne assez souvent et que je ne refuse pas toujours, b Qui donc, après ce mot aimable et modeste, oserait mal parler des rhéteurs? « En dépit de quelques murmures, il faut bien convenir que Rome accepte enOn les diffé- rents termes de ces difiTérents arts athéniens : géométrie, grammaire, dialectique, rhétorique l r* Ainsi parlait Gicé- ron % avec l'enthousiasme d'un lettré qui ne veut rien . négliger de ce qui touche à la perfection de son art.
Tel était l'état de l'éducation romaine aux premières
4 . « Dans notre enfance, le premier qui se mit à enseigner en latin fut un certain Lucius Plotius ; je fis le projet de me rendre à son école, mais j'étais retenu par les conseils des plus savants hom- mes qui pensaient que Tesprit avait plus à gagner aux exercices grecs. 9 (Suétone, Des rhéteurs Hhuires.)
2. ,Des vrais biens et des vrais mauXf liv. III.
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années du jeune Horace^ et tout de suite il apparaît qu'en ces moments de la république expirante, si remplis de tant de passions grandes et misérables, la langue est étu- diée avec un zèle infini. A Theure où le jeune Horace allait aux écoles^ son livre à la main^ Rome a vaincu le monde et l'a gouverné par tous les arts de la guerre ; à cette heure elle comprend qu'elle peut le dominer en- core, et le dompter par tous les chefs-d'œuvre et toutes les grandeurs de la paix. Alors Rome était loin de ses * soldats pris à la charrue et de ses sénateurs agrestes. Ils n'étaient plus^ ces consuls, ignorants de tous lesarts^ qui, chargés des dépouilles de Corinthe^ avertissent le soldat qui brise une statue de Scopas^ ou qui perd un tableau de ParrhasiuS; qu'il sera forcé d'en faire un autre!
En ces temps de gloire et de violence^ où la force était une part de l'intelligence, ils se moquaient des poètes^ ils riaient des artistes^ ils se fussent volontiers écriés^ ces soldats farouches : — « Qu'ils ne savaient pas signer en leur qualité de nobles! »... C'est ainsi que le paysan de la campagne romaine a suffi longtemps à toutes les grandeurs de la commune patrie. Ils répétaient en leur patois le : Souviens-toi de gouverner le monde, et surtout de le vaincre I ils n'en savaient pas davantage. Il fallut que la grande Carthage eût succombé sous la véhé- mente obstination de Caton et sous les armes de Scipion l'Africain, pour qu'un peu d'élégance apparût dans la ville aux sept collines. Alors enfin il fut parlé quelque peu dans Rome d'art et de poésie ; alors la Grèce, qu'ils avaient prise, à son tour s'empara de ses vainqueurs;
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elle les captiva par les poèmes d*Homère, par les tragé- dies de Sophocle^ les comédies de Ménandre^ et par les odes de Pindare. — Elle leur apprit à chanter sur le mode antique les élégies de Sapho et les chansons d'Anacréon ; elle en fit Ses disciples obéissants et dévoués^ grâce au génie de Démosthène^ à Tardeur guerrière de Thucydide ; aux récits fabuleux d'Hérodote. Ainsi con- quise^ à son tour^ Rome enfin voulut savoir si, par hasard, elle n'avait pas aussi quelques grands écrivains dont elle pût s'enorgueillir; et^ bien renseignée par ses grammai- riens et ses rhéteurs, elle se glorifia du vieil Ennius^ de Plante et de Térence; elle eut Thonneur et la gloire du grand poème (un poème divin) appelé De la Nature des choses; enfin elle mit au jour Cicéron, Finstituleur du nouveau Latium/en attendant Virgile^ Horace^ Ovide, et Properce, et TibuUe, et les Histoires de Tite-Live, et les Commentaires de César.
Certes, le moment d'être un grand poète était venu, lorsque Horace enfant répondait dans les écoles romaines; la faveur était grande, à Rome, autour des poètes nais- sants; Texemple avait été donné par ces grands esprits et ces grands seigneurs, dont le nom décore à chaque ligne le traité de la Vieillesse, le traité de V Amitié, les Tusculanes, ou le livre... eh! disons mieux, révangile des devoirs: Lœlius, Lucilius, Pollion,HessaIa, Manlius, Pedo Albonivanus, Ponticus. En même temps, la guerre universelle touchait à son terme. Octave... Auguste fer- mera bientôt, de ses habiles mains^. le temple de Janus. Si la paix universelle et le silence universel sont néces-
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saires à la poésie^ elle aura bientôt de quoi se satisfaire. Encore un effort de la liberté^ son dernier effort, Rome entière appartient désormais, uniquement^ à Tobéissance^ à rétude^ à la contemplation^ aux paroles sonores^ au poëme oisif, au vice, à l'oisiveté, à l'art d'aimer, à Tode, à rélégie, à la philosophie intelligente, au calme, au repos, au sommeil, à la lyre, veuve de ses cordes dange- reuses. C'en est fait, il n'y a plus, dans le lointain, que Germains domptés, Parthes vaincus, Cantabres écrasés, et se déchirant de leurs propres mains. Le Nil rentre en son lit, et il en sort à la voix de rempereur; la Seine et le Rhône savent la main qui les dompte; le Rhin s'in- cline au vol des aigles; rEu|)lirate obéit, le Danube obéit, la Gaule étudie, à son tour, la langue latine 1 Plus de pi- rate dans la Méditerranée, et d'orateur dans le forum.
Tout se tait et tout se résigne, au Capitole, au sénat, dans les comices; — il n'y a plus de partis, il n'y a plus de chefs de partis; il n'y a plus d'ambition et plus d'am- bitieux; plus de soldats, de consuls, de tribuns, de pontifes; plus de Sylla, plus de Marins, plus de. magis- trats, de sénateurs, mais un seul pontife, un soldat unique, un consul viager, un censeur sans compagnon, un tribun perpétuel, un pontife suprême, un magistrat qui fait la loi, un sénateur qui l'applique, un mattre enfin, un maître unique, absolu, tout-puissant, plus noble que Sylla, plus obéi que ^Marins, plus triomphant que Jules César, un seul triomphe, un seul triompha teur> Auguste-Empereur> le protégé de Virgile et le protecteur d'Horace! II était dieu! 11 devait donner au monde, ex-
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cepté la liberté^ tout ce qu'un dieu peut donner à son peuple : il lui donna la gloire et le repos^ le pain et le \in, Teau et le feu, la terre et le ciel, le spectacle aussi! Il bâtit, il démolit à son gré la \ille éternelle ! Il en était venu à ce conible inouï de l'autorité qu'il ne disait même plus : Je veuxl Seul il était libre; il laissait aux Romains tout le reste. Aussi bien, ils ne méritaient guère mieux. Voyez Rome en ce moment suprême I Elle est heureuse, elle n'est que cela. Du passé, tout est mort. L'ancien pa- triciat n'est plus que cendre et tumée : pulvis etumbra/ Tant de barbares ! si peu de Romains! La race avait dis- paru sous l'adjonction. Tout venait de l'Asie, ou de l'Afri- que, ou de la Gaule, et plus rien du mont Sacré, plus rien del'Aventin. Des sujets! des esclaves! Un homme aux sommets les plus fabuleux, le reste au néant.
Voilà pourtant ce qui s'arrangeait et s'organisait en faveur de la poésie etde tous les arts de la paix, au milieu de ce monde en proie aux derniers déchirements de la guerre civile, à l'heure où le fils de l'affranchi fut conduit par son père aux écoles d'Athènes, à Theure où Virgile, enfant, étudiait à Naples la langue grecque, avec l'éner- gie et la ferveur d'un fils d'Homère. Il était pauvre, il contemplait de loin la cité de Minerve. Horace, en ceci du moins, fut plus heureux que Virgile, et, grâce au géné- reux dévouement de son père, il passa des écoles romai- nes, au Lycée, au Portique, à la grande école athénienne, où les meilleures, les dernières familles de Rome an- cienne, et les maîtres futurs de la Rome nouvelle envoyaient les héritiers de leur nom, de leur fortune^ de
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leurs regrets dans le passée de leurs espérances dans Tavenir.
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Athènes^ honneur de la Grèce, ornement du monde, allait être, avant peu, le départ et le commencement de quiconque était réservé à ce qui devait s'appeler encore une utile et grande destinée. Elle était nécessairement le rendez- vous de toutes les intelligences naissantes, et jamais peut-être, depuis Tarqiiin l'Ancien, ce bel esprit qui ne sut régner sur lui-même ni sur les autres S digne enfant de celte Corinthe où si peu étaient admis, repré- sentant précoce de l'esprit de la Grèce allié aux inspira- tions de ritalie, Athènes et la Grèce entière n'avaient vu accourir plus de jeunes Romains à la culture, à l'étude, à la perfection de ces grands arts qui sont la grâce de la vie humaine, et le bonheur des honnêtes gens. Qui donc, parmi nous-mêmes, est assez malheureux, ou fut assez malheureux pour ne pas écrire, étant jeune, à vingt ans, la louange de la Grèce et de la ville d'Athènes? Encore aujourd'hui, nous autres, enfants de ce siècle et d'un siècle agonisant, nous la savons par cœur cette idéale patrie où nous nous reportons, glorieux et superbes,
\. yiii noc se, iicc suos potuit regere.
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chaque fois que nous vient un moment de rêve et de loi- sir. Malheur à qui Tinsulte; honte à qui va mordre^ en passant, le sein de la mère immortelle ! On demandait^ un jour, chez Licinius Calvus, un vrai poète (il mourut à trente-trois ans!)^ pourquoi donc Sylla^ cet esclave de trois vices effroyables : Tintempérance, l'avarice et la cruauté S s'était nommé, lui-même, l'heureux Sylla, et pourquoi Rome entière, exposée aux violences de ce . monstre, avait confirmé cet étrange surnom?
— Il est le bien nommé, répondit Calvus. Homme heu- reux, en effet, ce Sylla, non pas pour avoir été brave, actif, hardi, vainqueur, pour avoir brisé Marins, et pour s'être fait pardonner tant de crimes, tout couvert qu'il était de sang humain .. Non ! Il fut l'heureux Sylla, parce qu'après un long siège et la muraille étant renversée entre le Pirée et la Porte- Sacrée, au moment où déjà le soldat romain crie, haut la main : a Pille et tue! » et quand la cité de Minerve était à ses pieds suppliante, il oublia cette longue résistance. A la fin donc, vaincu par le souvenir et le respect de tant de grandeurs, il s'écria qu'il pardonnait au petit nombre en souvenir du grand nombre, et qu'il épargnait les vivants par respect pour les morts, pour leurs cérémonies sacrées et pour la gloire de la ville! Or voilà pourquoi, jusqu'à la fin du monde, on dira V heureux Sylla, tant il évita pour lui-même une haine immense, une colère infinie, une immortelle répul-
1. Qui trium pestiferorum vitiorum, avaritiîp, hixuriîe, crudelita* tis magister fuit.
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sion. Au contraire^ il putlire^ en un trophée à sa louange^ une action de grâces aux trois dieux qu'il avait adoptés : Hars^ la Victoire et Vénus. . . d Ainsi parla Licinius Calvus.
Qui disait la Grèce, en même temps disait l'intime union de la terre et du ciel, du poëme et de la philoso- phie, et la louange était unanime. Temples^ cités^ théâ- très, fleuves^ ruisseaux, golfes, promontoires, divinités vivantes et qui passaient dans cet air vif, transparent, sonore j tout chantait les louanges d'Athènes. J'entends encore les cantiques de ces grandes cités : ici Corinthe, un spectacle entre deux mers, l'Ionie çt la mer Egée ; et là Rhodes^ célèbre par ses colonies en Sicile, en Italie^ en Espagne.... Elles célèbrent encore aujourd'hui, dans leurs ruines, le culte accompli de la vie et de la beauté.
C'est donc en vain qu'Égine et Mégare ont été dévastées par les guerres; en vain Corinthe elle*même n'est plus qu'une ruine , en vain l'on ne voitplus que le cadavre de ces grandes cités.... La Grèce est intacte et ne saurait mourir. Cicéron, ce grand homme, animé de la double ambition d'enlever à la Grèce éclatante la double palme de l'éloquence et de la philosophie^ aussi jaloux, pour le moins, d'Aristote ou de Zenon, que de Socrate ou de Démoslhène, entre en des respects soudains, chaque fois qu'il rencontre un disciple de Platon, un péripatéticien de l'ancienne Académie !
Avec quel zèle il admire ces modèles de clarté^ de lu- mière, de justice et de précision!... « Comme ils par- laient (disait-il), ces anciens Grecs, de la justice, de la force, de la tempérance et de la direction des affaires
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publiques! Que leur consolation était touchante, que leur espérance était vive, et quels conseils excellents ils ont adressés aux plus grands hommes! » Quand il parle ainsi, l'orateur romain ne songe guère aux rhéteurs, aux grammairiens de Rome, ou, pour mieux dire, il n'était plus à Rome , il était à la porte Dypile et sur le chemin de FÂcadémie. En même temps, avec quelle grâce il raconte sa visite en ces lieux charmants, encore tout remplis des souvenirs de Platon et d'Âristote!
Un jour, sous la dictature de César, ils étaient quatre ou cinq personnages qui visitaient Athènes, et l'Acadé- mie, à savoir : Brutus, Harcus Pison, Pomponius Pison, Cicéron, son frère Quintus et Labius Cicéron, son cousin. La journée était belle, et Técole était silencieuse à cette heure de la journée. Ils marchaient pleins d'une aimable joie, et silencieux. A la un, rompant le silence qu'ils avaient gardé jusque-là par respect : — « Dites-moi, disait Pison à ses amis, par quel enchantement de la nature et par quelle illusion de Tesprit, le simple aspect des lieux jadis habités par ces hommes immortels porte à nos âmes (j'en suis sûr, maintenant) une émotion plus vive et plus profonde que la lecture des œuvres qu'ils ont laissées? Certes, vous éprouvez, comme en effet je l'é- prouve , un charme ingénu à parcourir ces jardins où Platon tenait son école; ils sont pleins de lui-même; il ' nous semble en ce moment qu'il va paraître et nous parler. Ici se promenait Xantippe; un peu plus loin allaient s'asseoir Xénocrate et Polémon, son disciple.*-^ H â'y ft rien de plus vrai, reprit Quintus, c'eèt propre^
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mont un charme. H n'y a pas si longtemps qu'en traver- sant le bourg de Colone où naquit Sopbocle, il me sem- blait que le grand poëte allait m'apparaitre... o
Ainsi devisaient^ sur Teàiplacement même de cette école où le jeune Horace et le jeune Cicéron allaient venir^ les hommes les plus graves de la république. Athéniens à Rome^ Athéniens dans Athènes^ Tun d'eux même était glorieux de s'appeler l'Athénien par excel- lence^ à savoir^ Pomponius Atticus ! — Voici , disait Atticus à Cicéron^ la salle où professait Charmadas^ mon maître; il parlait^ il pensait comme un vrai fils de Pla- ton!... Ce fut ainsi que nos voyageurs visitèrent^ avec autant de respect et de vénération que s'ils eussent pé- nétré dans le temple même de Jupiter ^ et tout pénétrés de ces clartés divines^ de ces parfums du miel et du ciel de l'Attique, la cité charmante où la lyre était l'attribut d'un immortel aussi bien que la foudre^ où chaque grand homme avait les dieux pour camarades et l'Olympe à sa portée^ où l'éloquence était une vertu suprême^ où la Muse et les Grâces éii^enl des gardiennes, où la Pitié avait un autel. Chemin faisant^ ils saluaient Pindare au temple de Hars^ Hésiode au temple de Jupiter Olympien, Anacréon dans la citadelle^ Ésope au Pnyx^ Eschyle et Ménandre au théâtre^ Phidias au Parthénon^ Homère partout. Ils n'oublièrent pas de s'incliner devant ta majesté sacrée^ ô tribune illustre et muette ! où parlaient jadis Eschine et Démosthène ; ils n'oublièrent pas de visiter, sur leur droite, le tombeau de Périclès. De pareils monuments, Athènes était remplie; on n'y
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pouvait faire un pas sans fouler aux pieds une^ renom- mée^ une gloire^ une histoire^ une muse^ un héros.
c< Les rues étalent pleines d'ouvrages qui semblaienl^ Vivre et marcher. )> C'est un vers de Pindare^ en parlant de Rhodes et des Rhidiens.
Aussi bien ces grands Romains ^ les derniers des Romains, appelaient Athènes : la véritable fournaise où se forgeaient toutes les sciences, tous les beaux-arts. Orateurs, généraux, hommes d'État, mathématiciens, poètes, musiciens, médecins, les uns et les autres, les meilleurs et les plus savants, ils sortaient de cette, illustre fabrique , où Tintelligence était regardée et traitée comme la plus noble faculté de Vâme I Les premiers, ces philosophes, ces poètes inspirés d'en haut, ils ont découvert tout ce que la libre parole contenait de vie et de liberté, d'enthousiasme et de toute-puissance. Us ont sinon tout deviné, du moins tout pressenti! Ils sont vos pères légitimes, ô dieux de l'Olympe, et vous aussi. Muses, Grâces, mystères, sentiments, passions, beauté vivante, harmonies, formes, plaisi^^, mensonges, vérités, expérience, histoire, apparitions, lois et sentences, mi- racles, fantaisies', démonstrations, science, abîme, infini. Donc souffrez que l'on vous adore, ô naturel ô magie! accident sans trêve et sans fin : fleurs de la terre, astres du ciel! métamorphoses! théories! dieux d'Homère, ô vous qui vivez de cette vie abondante; inépuisable, héroïque et mêlée à la vie, à l'honneur, aux passions des héros 1
Dans ce monde athénien, ils vous ont glorifiés à
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jamais , verte Arcadie , âpre et guerrière Thessalie^ Attique aux plaines fécondes. Ils ont innocenté cette vie (Morable au milieu des fleurs^ des jeux^ des danses^ des parfums^ des chœurs et des hymnes. —Surtoul, ces maîtres de riiumanité libérale^ ils ont créé^un art indépendant de tout le reste., a Et celui-là prouve^ en effets qu'il ne connaît pas les chefs-d'œuvre aihéniens^ qui se vante de les surpasser! » «Ceci est une parole de Montesquieu.
Bref; dans cette Athènes vigilante^ représentée par vingt mille hommes Ubres servis par cent mille escla- ves, on entendait retentir sans cesse et sans fin ce can- tique de VAnligone de Sophocle à la louange des fils de Prométhée : a II n'est rien de plus merveilleux que l'homme, entre toutes les merveilles ! Il traverse, en dépit de Torage et du flot irrité, la mer bruyante; il sillonne à son gré le sein de la terre inépuisable, mère immortelle de tous les dieux. Pas un oiseau du ciel qui désobéisse à ses lois, pas un habitant des bois qui lui résiste; à peine il a jeté son filet dans Tonde obéissante, aussitôt le filet est rempli ! Il soumet au joug le taureau sauvage, au frein le coursier à la longue crinière... Il a fait l'éloquence, il a dicté les lois, il a bâti les palais des héros et les temples des dieux, il a tout vaincu... excepté la mort ! Habile, industrieux, vigilant, s'il associQ à tant de travaux les lois d'ici-bas et les volontés d'en haut, il est la gloire et l'orgueil des cités dont l'injustice est la honte et le désespoir ! »
Hais (c^était la première condition pour se plaire à ces grandeé écoles) à peine étiez- vous admis à cette étdle
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immortelle, il fallait être Athénien tout à fait. En même temps^ crois-moi , jeune homme y si tu yeux appartenir tout entier au Lycée^ au Portique, oublie un instant que Rome est ta patrie^ et ne t'informe pas des misères ^ des menaces de Theure présente. Oublie, en même temps, jeune Athénien^ les cent années qui ont préparé l'empire et les empereurs, ces années de gloire et de dé^^radation morale, ces années de corruption profonde et de labeur immense... Ici tout ce que la gloire a de plus grand, -là tout ce que le vice a de plus inepte; les lois brisées par les furieux, les traditions respectées par les sages 1 Tant de dévouement à la patrie, et tant d'ambitieux qui dé- chirent ses entrailles! Tant de guerres au dehors, tant de guerres au dedans, cause unique de tyrannie et de grandeur, jusqu'à ce qu'enfin tout se précipite, et que plus rien ne soit conservé de l'antique discipline.
0 la terrible histoire à porter avec soi dans la maison de Platon, et le moyen, si tous ces bruits assiégeaient l'âme de ces jeunes Romains, qu'ils missent à profit les traditions et les enseignemens de la cité de Minerve? Ainsi pour le jeune étudiant qui n'était pas tout à fait un Athénien, Rome était une obsession ! Elle ne laissait aux jeunes esprits ni repos ni trêve ; elle était partout présente, et certes, il fallait commander en maître à son âme, à son esprit pour oublier tant de vertus, de crimes, de brigands et de grands hommes : ici Catilina se débat dans l'ombre, et menace, à la façon d'un brigand, la fortune romaine; ici Hithridate enseigne aux nations à venir par quel côté Rome est vulnérable. A son tour.
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Sylla tue, et Marius égorge; les voilà tous^ ces corrup- teurs de la ville ancienne et du Capitole éclatant ! Lu- cuilus enseigne aux Romains le luxe et les richesses de TAsie; Clodius couvre de souillures les mystères dont Cicéron a parlée toute sa vie, avec les plus grands resi>ects; Hilon^ pour un assassinat public^ est frappé d'un exil éternel ; Sallnste^ un grand écrivain^ est chassé du sénat pour ses malversations; en même temps^ les esclaves se révoltent^ les gladiateurs résistent aux aigles romaines, Crassus est battu parles Parthes ; César désobéit au sénats qui commande en Timplorant^ et franchit la dernière barrière qui séparait la ville éternelle de Tesclavage éternel!
Remarquez aussi dans ces causes de ruine inévitable la reine d'Orient, Cléopâtre, étudiant sur Jules César ces triomphantes séductions qui ne s'arrêtent qu'à la bataille d'Âctium! Alors, ô misère! on vit le sénat assiégé par les Cohortes, le Capitole orné des étendards des rebelles, la ville en proie aux soldats, le maître occupant le champ de Mars, ritalie au pouvoir des légions, Jupiter chassé de ses autels.
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Tels étaient les souvenirs importuns que le jeune Ho- race et ses condisciples avaient chassés de leur esprit en
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quittant Rome et ses rhéteurs. Pour mieux écouter, |)our mieux retenir les leçons de leurs nouveaux maîtres, ils avaient quitté Rome^ au moment de la trêve^ au moment où Cicéron> dans un discours qui s'est perdu, mais dont le souvenir est restée recommandait Tamnistie et Toubli^ comme un moyen souverain de se tirer des abîmes ! Il y eut là comme une trêve dont le jeune Horace profita pour bien pénétrer dans les secrets de la langue d'Athènes (les Grecs disaient : Eutrapélie!) et pour la suivre en ses . plus sages et ses plus habiles enseignements. En ce temps-là^ comme aujourd'hui^ on disait avec un peu d'emphase et beaucoup de vérité : la langue d'Homère/ et cette langue d'Homère appartenait à tous les esprits cultivés. Plus d^une fois rAtliénien fut admis à parler dans sa langue naturelle, à ce sénat de rois qui commandait encore au monde connu, et l'on avait vu le vieux Caton, un des sages que l'orateur romain interroge et ramène le plus souvent dans ses dialogues et dans ses discdlirs^ apprendre, à quatre-vingts ans, la langue philosophique par excellence, afin de lire en grec les livres de Zenon, son maître. « 11 était assis dans la bibliothèque, entouré à profusion de toutes sortes de traités écrits par des stoïciens, comme un insatiable et studieux lecteur qu'il était*!»
Bientôt, quand il parla couramment cette langue éter- nellement vivante, en cette école illustre, où se réunis-
4 . Yidi in bibliothecam sedentem nmltis cirniTnfnsum stoïcorum librÎ8. {De fitt.,hon., eimal.t lib. VIII. j
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saient; poussés par une impulsion extraordinaire^ toutes les passions de rhonçune et les événements du monde entier, le jeune Horace aborda franchement la philoso- phie, les poètes, les historiens^ l'Athènes d'autrefois^ la ville d'aujourd'hui ! Il voulut savoir les conditions de Vallicismef qui est^ à Yurbanité^ ce qu'un peuple de grands seigneurs bien élevés^ arrivé au plus rare et plus parfait sentiment de la forme et de la beauté^ serait à un peufAe innombrable^ habile à 1 epée^ habile à la charrue, avec les fiers instincts des hommes qui savent conquérir et posséder.
L'atticisme... un instinct universel; le goût çà et là ré- pandu comme l'odeur des orangers au printemps ; un sen- timent exquis des convenances^ des mœurs et des carac- tères; une langue exacte, élégante, précise^ affable, en- tourée à rinfini des précautions les plus délicates ; claire et concise à la fois ; énergique avec douceur^ ferme avec grâCe^ hors de Temphase, en deçà de la recherche {ille latinus attikismos)^ éprise avant tout du mot vrai^ mépri- sant la métaphore et le synonyme en toute choses un murmure harmonieux sans peine^ élégant sans effort, une simplicité qui pénètre, et si légère que même les in- habiles, montés sur cette barque fragile, évitent souvent CharybdeetScylla.Àtticisme!— Âucontraire,abandonnez le rivage et cherchez le vaste Océan, redoublez Técueil, parlez aux grandes passions, recherchez la période ora- toire, oubliez tout le reste et ne songez qu'à Rome, à son orgueil, à son courage, à sa vie éternelle, à sa raillerie, à ses mépris cachés, à ce ton hautain, voisin du comman-
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dément^ tout au plus aurez-vous... l'urbanité. Quiconque était un véritable Athénien^ amojnfeux du nombre et de rharmonie^ indispensables à la vie humaine, avait Tatti- cisme ; au contraire^ à Rome^ il ne ^nquait pas de grands esprits et de grands seigneurs qui fussent dans Turbanité. Qui était dans Tatticisme était nécessairement dans Purbanité; mais quoi ! vous pouviez être un Romain d'une exquise urbanité^ sans jamais atteindre aux hon- neurs de Tatticisme. — Étranger I disait la marchande au divin Théophraste. Étranger I II y avait cent ans que ce vénérable Athénien se corrigeait d'un légef accent de terroir, dont il n'avait jamais pu se défaire entièrement.
Or voilà comn^ un maître athénien, Lysias, cité et traduit par un atlique français, M. Sainte-Beuve, en- chantait les Athéniens de leur propre louange.
a Ils ont laissé si loin derrière eut les aulres hommes, en éloquence, en esprit, que le nom de Grecs ne semble plus être la désignation d'une race, mais celle de l'intel* ligence même... » Ainsi l'outil d'abord, la tâche ensuite. On touchait à l'atticisme. .. il s'agissait d'atteindre à ce but suprême... Allons d'abord aux philosophes, nous irons bien vite aux poètes. Ou pour mieux dire, allons tout de suite à Platon, il nous conduira par ses propres sentiers. Tel était le raisonnement de ces jeunes Romains si facile- ment enivrés aux hymnes d'Orphée, aux flots de Pin* dare, à qui Platon lui-même enseignait par la tradition vivante : a Que l'amour des lois s'introduit, par la mu- sique, dans l'âme des enfants! »
Dans cette Athènes, ouverte à toutes les impressions^
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toÉs les sages, d'autrefois parlaient la même langue^ et donnaient les mêmes^onseils par la voix de leurs dis- ci|»Ies: Jouis! disait Épicure; Abstienf-toiy répondait
Zenon. Platon 4ltityait qu'un mot: Contemple! Arrive^ en
«
même temps, le sceptique, aussi vieux que le croyant, disant: Je doute! Et par son doute même, il croit au plaisir, il croit à la douleur, il dit avec Platon : // n'y a qu'un Dieu ! Il dit avec Épicure : Il n'y a pas de Dieu/
J'ai \î\en peur que le doute ait été le commencement du nil admirari de notre Horace. Il étudiait en poète; en artiste, en lettré. Il en voulait surtout à la forme, à la beauté de Tœuvre. Il était tout ensemble, et tour à tour, stoïcien comme Caton, épicurien comme Atticas, plato- nicien comme Cicéron ; il allait de Tun à l'autre, et de sage en sage, et de poêle en poète, ébloui, charmé, con- tent, rêvant; mais ee qu'il cherchait avant tout dans la philosophie, et voire dans la politique, il n'en faut pas douter, c'était la poésie. — Aristole et Platon lui-même, ils n'ont pas de plus grand souci que la poésie, et dans la poésie, ils s'inquiètent, surtout Platon, de la poésie ly- rique, et du délire inspiré par la muse ailée, en quelque âme innocente et chaste.
Alors l'enthousiasme et l'ode éclatante emportant celui qui chante (à savoir le vrai poète !), le conduit nécessai- rement du côté des dieux et dans le ciel des héros. De là viennent ces belles œuvres si rares et si difficiles, dans lesquelles excellaient les poètes grecs, et qu'ils devaient enseignera tous les poètes de l'avenir: le dithyrambe et le poème épique, l'élégie et la chanson, l'ïambe et ces
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doux poëmes remplis de sagesse et de conseils... toiit ce qu'Horace a fait plus tard. Sans.Qul doute, on ne saurait nier^ dans l'accomplissement de ces belles œuvres^ l'in- spiration et, pour ainsi dire;^ une possmt on dmne.
L'ode^ au dire de Platon^ est Tiaspiration par excel- lence; après l'ode^ il va placer le poëme, après le poëme épique il mettra la tragédie^ après la tragédie arrive en riant la comédie, « où nous mêlons le plaisir à VmxAt. » Et si Yous parlez au maître Aristote du hon sens des poëtes... il se moque. Âh ! le bon sens « d'une race in- capable de distinguer la vérité du mensonge^ et le bon du mauvais/ p Cest ainsi quMl parle^ cl cependant il s'in- quiète d*unir le chant à la danse^ et la danse au jeu des paroles; il indique aux poêles les Iot5 du luth: harmonie^ imitation^ bienséance^ et qu'enfin , malgré l'enthousiasme et l'inspiration, on est poëte avec art. Autant de leçons salutaires qu'Horace a consignées en cent endroits de ses poëmes. Esprit docile à toules les impressions, âme intel- ligente de l'heure présente^ attentive aux heures écou- lées^ il écoutait^ inspiré; le bruit de ces écoles, le murmure éloquent de ces systèmes... « Hais toujours^ disait-il^ je reviens à mon maître Arislippe. d RelaborI
Aristippe, Horace, on ne saurait les séparer^ deux esprits jumeaux, deux frères, celui-ci précédant celui-là, si bien qu'Aristippe étant proche, on peut dire : Horace
n'est pas loin.
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Tout comme Horace, Arislippe, autrefois, était accouru aux écoles d'Athènes, attiré par l'esprit de Socrate. 11 était lié mieux que sage... heureux! 11 était facile à vivre; il aimait la vie et la cultivait comme un sage. Il obéissait s'il fallait obéir; il résistait s'il fallait résister; il avait en lui-même un profond sentiment du Juste et de Tinjuste, et tant de grâce et d'à propos dans ses actions, dans ses discours! Une fois^ que Denys le Tyran lui donnait à choisir parmi trois belles esclaves .. il les prit toutes les trois, mais, le soir venu, il les renvoya toutes les trois, comme il les avait prises! — Toujours au niveau de sa fortune, il se parait volontiers d'un riche habit, volon- tiers il se contentait d'un vieux manteau. Comme il rencontrait Diogène qui dévorait un oignon cru :
— Si tu savais te contenter de ciboules, lui cria Dio- gène, tu n'irais pas dîner chez les rois! — Si tu savais comme on parle aux rois, reprit Aiistippe, tu ne vivrais de ciboules. .. A l'exemple de son maître Aristippe, Horace a très-bien dit, plus tard, que ce n'est pas un talent mé- diocre de parler aux grands seigneurs : ni trop haut, ni trop bas, dans la mesure, avec le geste, avec l'accent, en homme élevé à peu dire, à ne rien craindre, au-dessus deroutrage!— Aristippe disaiteucore (et ce futaussil'avis
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d'Horace) qu'on peut vivre à la fois honnêtement et somp- tueusement; qu'un homme bien élevé est semblable au cheval bien attelé; au contraire^ un rustre est un cheval sans bouche et sans freip. — « Courage, enfant vertueux... disait-il à un jeune Athénien qui venait de quitter une courtisane et qui rougissait... cependant il eût mieux valu rougir avant d'entrer en ce logis.» — Il préférait le mendiant à Tignorant : parce qu'un peu d'aide a bientôt fait du pauvre un homme à son aise; au contraire, un ignorant le sera toute sa vie. — On l'accablait d'injures,., il s'en allait en se bouchant les oreilles : a Tu peux m'in- jurier, c'est vrai, mais non me forcer à t'entendrel »
Allant à Corinthe, il fut surpris par l'orage, et les passagers, le voyant pâlir, se moquaient : — c< J'ai peur, disait-il,... en perdant mon âme, amis, je sais ce que je perds !» Il ne voulait pas que l'on se chargeât d'un bagage inutile, et a rien de trop I » était sa devise en toute chose : en science, en croyance, en doute, en ironie, en travail, en passions.
Ce même Aristippe aimait la vérité, parce qu'elle est belle et nue; au contraire, il aimait les beaux-arts pour leur richesse et pour leur parure : — c( Apprenez, disait- il à sa fille, à ne pas aller au delà du nécessaire ! — Il disait à ses disciples : « Payez bien mes leçons, c'est une bonne façon d'apprendre le prix de l'argent. »— -A Denys qui lui disait : c( Parlez-nous de la sagesse ! » au milieu d'un festin oif les bornes de la tempérance étaient dépas- sées: ce C'est singulier, reprit Aristippe, voilà mon élève qui veut m'enseigner à quelle heure il faut parler ! »
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Et comme on le mit au bout de la table : — « A la bonùe heure^ et j'en aurai bienlôt Tait une place d'honneur. » Rien ne le gênait et ne le troublait^ il avait repartie à toute chose.
A l'un, qui se vantait de boire à sa soif et de ne jamais s'enivrer : — a Mon mulet en fait autant! » disait-ii. Il aimait une sienne voisine, on lui fit observer qu'elle avait eu déjà bien des amours. — <x Bon, dit-il (ceci est de l'Horace, amant de Cynnare), avez-vous jamais refusé d'habiter une maison qued^autres habitaient avant vous?» Il disait si bien : a Je possède Laïs, elle ne me possède pas ! 0 — a II est mort, disait-il en parlant de Socraie, comme je voudrais mourir! » — « Allons çà, débarras- sons-nous do ce qui nous pèse,» s'écria-t-il à son esclave, une fois que le pauvre homme était accablé sous le faix de Targent, et Tesclave obéissant jeta dans les sables cet argent qui gênait sa marche. A la cour de Syracuse : — « Ici, je viens, dit-il au maître, pour échanger ce que je sais, contre ce que tu as. » Aux pieds du tyran, il implo- rait une grâce, et la grâce étant accordée : « Est-ce ma faute, après tout, si les oreilles du roi sont à ses pieds? »
Cicéron em[»runte à ce vrai sage un aphorisme ingé- nieux :« Est sage inutilement, qui ne l'est point utilement pour soi-même ! » Horace n'eût pas mieux dit. Aristippe a dit aussi : a Tu quittes la Sagesse pour la Fortune, et tu ne vois pas que tu ressembles aux prétendants de Pé- nélope, s'arrêtant à des servantes! — Apprenez à l'en- fant ce qui doit lui servir, étant homme ! <- Mou grand
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bien^ ô Socrate» est venu de la même source que votre humble fortune! — A chacun ce qui lui manque : à Pla- ton des livres, il est riche; à moi de Targent, je suis pauvre! — Le sage ne manque de rien... Seigneur... donnez-moi cent pistoles... » Puis^ quand il les eut re- çues : — « Vous voyez bien, reprit-il, que le sage ne manque de rien ! » Il fut le premier qui, par son exemple et par ses discours, enseigna qu'il n'y avait quo deux passions : la douleur et la volupté. En même temps, il démontrait que tous les plaisirs de l'âme et toutes les douleurs ne viennent pas des plaisirs et des douleurs du corps. Il appelai! l'indolence a un état moyen» qui n'était pas sans charme ! Il enseignait : que la prudence est véritablement un grand bien; qu'on peut avoir à la fois de grands vices et de grandes vertus; que l'exercice du corps touche à la santé de l'âme; que le sage est à l'abri de l'envie et de la superstition, mais non de la crainte et de la tristesse.
Il disait de la richesse : a II faut l'attendre ! » et de l'hon- neur : a Tenez-vous-y ! » De Tusage et de Topinion : a Obéis à l'usage, et respecte l'opinion publique. » — a II en faut tenir grand compte, » ajoutait Fénelon.
Voici, pour finir, quelques-uns des adages de ce maître excellent qu'Horace a reproduits dans ses vers :
« Aimez la vie et ne redoutez pas la mort!— Ne haïs- sez pas, avertissez et corrigez ! — Le pardon vaut mieux que le châtiment. — Il n'y a rien de mieux que la bien- veillance entre les hommes. — Joie et prudence, deux choses de grand profit. »
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Les heureuses leçons! Le jeune Horace apprenait en même temps le combat^ la victoire et la défaite de ces grandes disputes qui tenaient la Grèce attentive^ à cette heure encore, autant que dans les plus beaux jours de la philosophie. II se mêlait^ disciple ingénieux^ à la dis- pute éternelle de tant d'écoles si diverses, et de tant de maîtres si diflerents. Il s'inquiétait de Timmorla- lité de rame et de l'idée; il se demandait d'où vient la mémoire, et quelle est la faculté du souvenir? Quel génie a découvert le mouvement régulier des étoiles? Pourquoi l'immortalité ? Si Tâme est capable de se voir elle-même, et si l'univers a toujours existé? Il fut vraiment Athé- nien, ce jeune Horace, et d'ailleurs, le moyen de ne pas être attentif à ces leçons de tant de siècles?
Elle était pleine des grandes questions et des réponses sublimes, cette antique Athènes; elle cherchait par quels sentiers l'âme errante abandonne le corps qu'elle animait, si l'âme est servante ou maîtresse, et si le maître, Aris- tote, a dit vrai, quand il a dit que la tristesse est le partage des hommes de génie? En même temps que leurs systèmes, apparaissaient aux yeux éblouis du poète qui devait célébrer les grands dieux de Rome, tant et de si différents philosophes, Thonneur toujours vivant des anciennes disputes; puis les poètes arrivaient mêlés aux philosophes, et les grands hommes confondus avec les sages, si bien que l'on disait tout ensemble en ces écoles où l'héroïsme était dieu, où la poésie était déesse : Or- phée, Musée, Homère, Hésiode, Ulysse, Socrate et Lycur- gue, Épaminondas et Thémistocle; Léonidasle Spartiate,
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ËpaminoDclas le Thébain^ et Chrysippe, et Cranlor. .. tous les noms que yous retrouverez dans les vers d'Horace, ingénument mêlés et confondus avec les noms romains les plus glorieux et les plus sages : Brulus, les deux Africains, Camille, Fabius Haximus, Harcellus, Paulus, Lélius, Caton...
Ces grands enseignements se résument en cette parole admirable : « Ami, connais ton fime! » 0 maxime abon- dante en sagesse, en espérance, en consolations, surtout lorscpi'elle s'adresse aux poètes ! L'âme du poète est vrai- ment rame agissante; elle accomplit le cher-d'œuvre, elle agrandit Tespace, elle touche à Tinflui. Quand le poète a dit : a Je vois les dieux ! Je m'abreuve aux sources sacrées! Enfant des Muses, je cueille en leurs vergers divins mes plus belles pensées et mes plus beaux vers! Prenez, ma Muse, un orgueil digne de vous, et posez sur ma tête une couronne de lauriers... d le poète a dit vrai; il ne sait pas mentir! Il connaît son âme; il a le secret de son génie; il fait de son rêve une vérité, soit qu'il raconte aux soldats brûlés du soleil d'Orient les chansons des bergers d'Italie et les amours des bergères sous les saules complaisants, soit qu'il dise à ses contemporains, armés du glaive, les calmes bonheurs de la campagne et du toit domestique ; ou bien quand il embouche, à son tour, la trompette héroïque, évoquant les dieux d'Ilion introduits dans l'ancien Lalium, et rêvant déjà les gran- deurs du Capitole... altœ mœnia Romœ, C'est son droit d'Athénien et de Romain, son droit de poète : il touche à l'histoire ; il la révèle aux simples mortels.
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Digne écho de Pylbagore et de Platon, des rois d'AIbe et de Nunia. .. Il parle^ on l'écoute; il marche^ il faut qu'on le suive; il attire à soi les volontés, les courages, les majes* tés; il est le poète de la patrie, et le véritable âge d'or; il est la sagesse et la force, il a sauvé le monde, en Tarracbant aux. fureurs du triumvirat, aux lâchetés de ces monstres, qui se donnaient, chaque matin, Tun à l'autre, une liste de confiscations et de funérailles; il a remis un peu d'ordre en cette société chancelante; enfin c'est lui, le poète inspiré, le juste et le vaillant, qui arracha le pre- mier, aux mains du soldat rapace, un lambeau de ces terres volées par le vainqueur à cet humble Hélibée, emportant le dernier chevreau de .sa chèvre haletante dans la poussière et sur les ronces du sentier.
Oui, le vrai maître. . . et le vrai dieu du monde, a))rès la bataille d'Actium, c'est le poète! Il est, lui seul, au- guste, immortel, pacifique^ élernel ! Ce qu'on vous dit là de Virgile, il faut le dire aussi d'Horace. Horace est moins grand peut-être, il est plus vivant que Virgile; il a plus vécu de la vie intelligente des poètes grands esprits qui se mêlent aux passions des grands peuples, qui les dominent par leur génie, et les instruisent par leurs exemples. Horace a tout chanté, sur tous les tons de sa lyre, et sur toutes ses cordes! Certes, Virgile est plus voisin d'Homère et d'Hésiode ; en revanche Horace est, beaucoup plus que Virgile, un enfant de Pindare et d'Anacréon. Poète, il a retrouvé dans les écoles d'A- thènes les modèles et les exemples qu'il avait rêvés. H étudiait la philosophie en poète, il apprenait Tamour en
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philosophe, et la sagesse en bel esprit. Voilà véritable- ment le secret de ses rares perfections, et de ses défauts charmants.
En ce moment de l'éducation d'Horace l'Athénien, nous rencontrons Pindare, un poète excellent, ressuscité, naguère, par le plus grand critique, et le plus parfait écrivain de notre âge, Pindare un demi-dieù, le dieu même de Tinspiration ! 11 est resté la plus rare et la plus parfaite expression de la poésie, en ce que la poésie a de plus divin. Pindare était né quatre cent cinquante ans avant Horace, et les nourrices qui avaient nourri celui-ci, ce même essaim délicat des abeilles aux ailes dorées, qui, à tant de distance, allaita de son miel Platon et saint Ambroise, revinrent des bois sacrés, pour protéger celui-là. Il se vantait de son origine et de ssiprofession de poète : « Appelez-moi un joueur de flûte, si vous voulez me donner le nom qui m'honore et qui me plaît!» disait un musicien de l'Iliade» Hélas! Pindare enfant traversa, comme Horace, une guerre im[)ie ; il vit Xercès envahir la Béotie; il vit les Thébains, ses compatriotes, déserter la cause nationale. Enfant, il fut tout de suite un rêveur; jeune homme, il apprit les secrets de Tode héroïque, et de Tode amoureuse, à Técole et sous les yeux de Mirto, la prêtresse, a Mirto, blonde comme les blés! » A peine en Tâge viril, il célébra la justice et la piété, l'adoration des dieux, le respect des vieillards.
En même temps, il enseignait la sagesse et la modéra- tion : « Par quelles voies, ô Jupiter, et vous. Muses, mé- riter vos tendresses, afin de passer une vie heureuse en
43 HORACK ET SON TEMPS.
faisant des vers? » Horace n'eût pas mieux dit. Horace n'a pas trouvé de meilleure définition du bonheur: Sapere, et fart quœ seniiat ! Horace a dit aussi : « Écoutez nos vœux, ô déesses, accordez-nous une vieillesse ho- norée, entre les chants et les faveurs de la muse ! »
Nec lurpem senectam
Degere, nec cîlhara carentem !
Hs se rencontrent ainsi, Horace et Pindare, en toutes sortes de sentences, moralités, utiles discours; l'un et Tau- tre, ennemis de la pauvreté ( « dont le moindre accident est d'exposer les plus honnêtes gens aux mépris des âmes viles »), ils parvinrent, chacun d'eux, à la fortune qui lui convint le plus. Pindare, et c'est justice, fut plus riche qu'Horace; il aimait l'argent, il vendait ses vers à très- haut prix ; il était, en ceci, de l'avis même d'Aristodémus de Sparte : « La fortune fait Thomme ce qu'il est ! » Il disait, comme Aristophane : Au bout du compte, le plus grand poète ne vit pas du temps qu'il fait, le nuage est un mauvais garde-manger! « Les Nuées nourrissent les philosophes, les médecins, les devins, les hommes à bonnes fortunes, et les poètes lyriques 1 » Horace, à moins haut prix estimait la vie heureuse; il avait tout simplement ce qu'il voulait avoir, même un peu plus.
H s'amuse à écrire (lUudo chariis); il a pris pour devise : a On fait ce quon peut! » la devise même de Socrate. 11 se moque agréablement du trop riche et du trop pauvre ; Siccus, ad unctum :
Presque assez, c^est mon opulence...
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Il est sage, il est son maître : user sans abuser! La grande fortune eût été, pour Horace, une peine, un far- deau; jamais il n'eût proclamé, comme a fait Pindare^ a que Targent était un astre, une lumière ; » il en parlait comme en parle un sage de ses amis, La Bruyère: a Argent, un bon serviteur, un mauvais maître! s Amoureux, Horace et Pindare, il faut convenir que celui-là ne Tétait guère, sinon à ses heures :— « Va-t'en chercher Lydie, et si elle n'est pas prêle à te suivre, eh bien, reviens tout de suite. » Elle arrive, Horace est content; elle répond qu'elle est malade, il est tout con- solé! Cet Horace était un amoureux médiocre; il traitait sa maîtresse à peu près comme il traitait la fortune.
aElle est Adèle... ô bonheur! Elle en aime un autre... on s'en console ! » Quant à Pindare amoureux, Pindare est amoureux démesurément : a Aimons-nous, aimons- nous, ma vie! Aimons-nous aujourd'hui, et remettons tout le reste au lendemain! »... Voilà comme il parle à ses amours. Pindare est un véritable amoureux tout rempli des clartés que répandent en son cœur les yeux brillants de Théoxène; Horace est un vert-galant qui, même à l'aspect de Néère, à demi nue, en sa grotte fleurie, est sur ses gardes. Il veut bien qu'on le trompe, il ne veut pas qu'on l'attrape. Ils ont touché l'un et l'autre à l'extrémité de la poésie lyrique, et Fun et l'autre ils ont prédit leur propre immortalité... Après sa mort, Pindare eut l'honneur d'être protégé par Alexandre le Grand, écrivant sur sa maison : « Soldats, ne brûlez point la maison de Pindare!» Horace eut l'honneur,
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dans sa plus belle ode peut-élre> de rappeler aux Ro- mains la mémoire et le nom de Pindare.
Horace, en ceci^ se montrait un habile homme et bien digne d'appartenir à Técole des grands rhéteurs. Quelle occasion mieux choisie et plus manifeste de dire à ces Romains^ ignorants de toutes les grandeurs de la muse : « Apprenez, Romains, que Tode est la poésie excellente entre toutes, et qu'elle passe, à son gré, bien avant le poëme épique ! » A parler ainsi de Pindare, Horace par- lait de lui-même; il relevait, par ces profonds respects, la profession qu'il avait adoptée! 11 avait Torgueil du dithyrambe, ainsi nommé, parce que le dithyrambe était fils de Bacchus, qui lui-même est entré par deux portes dans la vie. — Après le dithyrambe, il y avait la scolie : c'était une façon d'incruster les plus beaux préceptes dans la mémoire des hommes, ou tout au moins de se moquer, sans malice et sans cruauté, des petits vices de chaque jour. — Après la scolie arrivait la clianson à boire, appelant chaque buveur; et les buveurs, en chantant, se passaient un brin de myrte odorant! Les plus habiles chantaient seuls, les moins hardis chantaient en chœur! Venait enfin le cantique aux dieux, le chaut funèbre en l'honneur des morts... et par excellence, avant les dieux même , arrivait l'ode en l'honneur des héros.
Horace et Pindare ont excellé surtout par le génie et par le talent de l'écrivain ; ils ont merveilleusement parlé dans une langue excellente, accomplie, et dont ils étaient les créateurs. Inspiration^ abondance, harmonie
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et grandeur; aulace, énergie et bel esprit, tout ce qui flatte, uni à tout ce qui charme, une tempérance, une croyance, une piété, une grandeur... un sublime qui résonne haut! (6 {xeYaXoipoivoTaToç IlivSapoç). L'un et Tautre, on ne dirait pas qu ils racontent. Ils sont des voyants ! Ils portent, dans leur âme, dans leur esprit, le poème et les dieux, le drame et ses victimes I Ils désignent aux simples mortels les demi-dieux qui passent, ils leur montrent le théâtre, à savoir la terre et le ciel, de tant d'exploits, et de tant de passions.— « 0 déesse ! ô fortune I ô notre salut ! Vous qui gouvernez le pilote et qui com- mandez au soldat .. gardienne des cités, qui présidez aux conseils!... » disait Pindare :
0 diva, gratum quse régis Antium !
s'écrie Horace. « 0 Grâces... tout ce qu'il y a de plus agréable et de plus charmant! Sans votre appui pas un mortel ne saurait être illustre et sage I » Est-ce Horace ou Pindare?... Ils disaient cela tous les deux. Us disaient aussi : a Sage est celui qui sait beaucoup par la force de son naturel. » lis ont J'enthousiasme; ils obéissent aux mêmes transports; dignes ministres des Huses àla belle voix; forgerons des chants sacrés; lyres éclatantes au- dessus de toutes les lyres autant que la trompette Relate au-dessus des flûtes! En même temps, dans ce carquois d'or aux traits d'argent, que de flèches légères, de con- tentements, de douceur; paroles calmes, sentencieuses et voisines des discours de tous les jours !
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Combien donc ils auraient honte^ ces deux inspirés^ de tomber dans ces excès que Longin appelle, à bon droite d'un mot grec ( TrapévOupaov)^ a la fureur hors de saison ! » Le son divin de ces lyres jumelles passe en des roseaux cueillis près de la ville des Grâces^ dans les bois consa- crés au Céphise, incontestables témoins que ces peuples s'en sont servis dans leurs chants ! 0 souffle ingénu de la flûte de Minerve! Euphémie.,,. une vie exqui.^e. .. ils ne savent rien de plus doux.
Quant aux transitions décevantes^ semblables à des odes triomphales, par lesquelles les deux poètes se transportent d'une idée à Tautre idée^ et qui sont le suprême obstacle et le véritable désespoir du traducteur français, forcé par les nécessités de notre langue à cher- cher quelque logique même aux choses de l'enthou- siasme, il n'y a pas d'autre lien entre les idées de Pindare et dllorace que la passion, l'inspiration.
Tous deux obéissent à l'imprévu; ils croient à l'acci- dent; ils sont servis par un hasard sublime. Au milieu de son ode, au milieu du flot violent qui l'emporte, soudain le poète un instant s'arrête, et brusquement vous parle à la façon d'un simple mortel. Il ét%it un dieu. . . il est un homme, ou bien l'bomme à l'instant se change en dieu. Parfois aussi le poète est un orateur, à condition qu'à son tour, l'orateur, s'il en est besoin, prendra tous les droits de la poésie et la plus vive allure de Tinspiration; ainsi Démosthène : « Il ne se trouvera donc personne ici, parmi vous, qui s'indigne aux attentats de ce misérable? 11 aura donc violé impunément les mystères inviolables? Un
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scélérat, vous dis je... 0 le plus méchant de tous les hommes, rien n'a pu l'arrêter dans ton crime ! ... » C'est le trait même et l'accent de la i)oésie ; il n'y a rien de plus rapide et de plus véhément, même dans Pindare, que ce mouvement de Démosthène. Ainsi, moins la transition est marquée, plus elle excite un frémissement.
Notre Horace, il est vrai, plus sage, a poussé moins loin que le lyrique grec la violence et l'emportement; son écart est moins brusque;. il compose avec plus d'art et plus de soin, convenons aussi qu'il est plus heu- reux que Pindare -à choisir un sujet convenable à ses odes. Il s'adresse heureusement à tout ce qu'il y a de plus digne et de plus élevé dans la Rome ancienne et dans la Rome d'hier. Quoi de plus juste, et quel mortel est mieux fait pour atteindre à ce sublime et qui résonne haut, lorsqu'il parle avec ce génie et ce feu impétueux des douleurs et des espérances de la ville éternelle? Pin- dare, moins libre et moins heureux, est forcé par les nécessités de sa muse de célébrer un héros sans nom, vainqueur dans un combat vulgaire, et qui partage assez souvent une victoire éphémère avec ses armés et son cheval! Les jeux olympiques, si vous les comparez à rhistoire romaine , autant comparer le portefaix au capitaine, et la belle Hélène aux coureuses du boulevard!
Attacher l'ode à ces lutteurs du pugilat, ou prêter le caducée au commissionnaire de la rue, la tâche était la même.
Heureusement que bientôt le poète Ihébain se souvient qu'il est assis sur le trépied sacré; il est le ministre des
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déesses à la belle voîx^ et soudain Yoilà ce grand Pindare, oublieux de sa tâche^ qui reyient aux Muses^ filles de Jupiter. A peine il nomme en passant Tathlète ou le coursier victorieux, puis bientôt, sa lyre éclatant au- dessus des lyres, il appelle à soi les héros de la terre, et les dieux de TOlympe, heureux et fier de rattacher aux étoiles ce mortel vulgaire dont le nom même est un obstacle à Tinspiration.
Voilà par quel artifice et par quelle transition triom- phante, il échappe à sa tâche, et vous, à peine évoqués par cette voix puissante, vous obéissez à Pindare, ô vous, dieux et héros : Minerve et Jupiter, Hercule et les frères d^Hélène. Il vous invoque aussi, Rhodes, Argos, Athènes qu'il appela dans un transport dont il ne fut pas le maître : « Athènes le soutien delà Grèce! Athènes la cité souveraine (Mégalopolis) ! » à Theure où la Grèce appar- tenait à rhonneur,au génie, à la vertu, à tous les beaux- arts. C'est pourquoi il fut condamné, par ses compatriotes les Thébains, jaloux d'Athènes, à une amende de mille drachmes... Mais les Athéniens, contenis de la louange, en donnèrent deux mille à Pindare et lui dressèrent une statue au portique Royal, près du temple de Mars.
En parlant d'une antique cité de la Grèce, il la loue avec honneur de ces libertés dont les Athéniens ont jeté l'illustre fondement.
Un contemporain de Pindare Tadmirait pour son har^ monie austère; il comparait sa diction à la diction d'Eschyle; il admirait cette langue à part qu'il s était créée, avec ce pélc-niéle ingénieux el tout-puifrsautde tous*
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les dialectes de la Grèce. Aussi bien ce grand Pindare, il parlait à la fois toutes les langues merveilleuses^ la langue d'Homère et celle de Platon ; il enseignait comme Socrate^ il pleurait comme Sapho ; il était un poète à Chypre^ en Sicile^ à Sparte^ en Libye^ en Macédoine^ à Syracuse^ en Thessalie^ en toute la Grèce, exceptons la Béotie; il est vrai que nul n'est prophète. . . et poëie en son pays.
De ce mélange exquis des divers dialectes il s'était composé une langue ornée et variée àTinfini. a Honorez le poète sublime ! x> Ainsi, plus qu'Horace il était voisin du sublime.— Il naît avec nous, k sublime, on ne l'imite pas. Horace, en revanche, a plus de douceur et beaucoup plus de cet enjouement qui circule autour du cœur. Horatii curiosa félicitas! disait Pétrone, un de ses bons disciples; il cherche avec audace, il trouve avec bonheur; il a la véhémence et le charme. En cet être ailé [musa aies), l'aile est moins ardente, elle est plus légère.
Si la muse d'Horace est plus loin du nuage que la muse de Pindare, elle est plus voisine de Técho et de la ûeun —Elle a des souffrances qui nous plaisent, des amours qui nous amusent, un délire auquel on peut atteindre; artiste aussi grand, mais plus proche que Pindare, de nos joies et de nos douleurs. Comparez, s'il vous plaît, l'ode: A la fontaine de Blandusie/ et l'invocation à la ville de Thèbes : a dont je bois les eaux délicieuses , en compo- sant différents hymnes pour les héros vainqueurs dans les combats !» A sa fontaine, Horace demande un mur- mure, un doux sommeil ! Pindare à son fleuve, emprunte une ode olympique. Il est semblable à son ilicu : «Apol-
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Ion s'élance^ el d'un seul pas.. . il arrive! » Homère lui-même n'esl pas plus grand.
Voilà donc ce que le jeune Horace avait appris aux écoles d^Atliènes; voilà ce qu'il enseigna^ plus tard^ à son peuple. Il s'inspirait, chaque jour, de ces splendeurs ineffables qu'il devait transporter dans Tode romaine. Avec Pindai e^ il s'écriait : « Le soleil^ le plus brillant des astres qui parcourent les plaines de Tair!. . • x> Il suivait^ de toutes ses forces^ dans ses clartés (il s'arrêtait au nuage) : le pilote audacieux qui livre aux vents toutes ses voiles; il adorait cet homme enivré «àcette coupe d'or, bouillonnante du jus de la treille I ...» et quand il voulut être un poëte^ il se trouva, par son admiration même, un porte-foudre^ à son tour.
Enfin rien ne l'étonna dans ces éclairs, dans ce désor- dre abondant en toutes sortes de majestés ^ dans ces descriptions, voisines de la réalité même.
Autant que Pindare, le divin Platon avait enseigné à notre poëte les plus rares secrets de la poésie lyrique ; écoutez Platon, et dites-nous s'il fut jamais un plus grand maître en poésie? « Le délire est inspiré par les Muses; à peine il s'est emparé d'une âme , il la transporte ; il l'excite à relever les hauts faits des anciens héros, et
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puissamment il contribue à rinstruction des races futures. . . Quiconque osera frappera la porte des Huses^ sans être obsédé par cette poétique fureur, restera loin du but auquel il aspire;» enûn «toutTartdu monde s^éclipse en présence d'un ouvrage inspiré! »
Qui parle ainsi? Platon ^ ennemi de la poésie^ et celui de tous les mortels qui Ta le mieux enseignée. Il avait fondé cette grande école littéraire, encore vivante au temps d'Horace, et qu'Horace a continuée, à savoir :
« Que le discours est un être vivant; il lui faut une tête, un corps et des membres bien proportionnés. » Il en- seigne aussi c< que la sagesse est également nécessaire au poète, au politique, au philosophe; que Tinspiration est semblable à la pierre magnétique, attirant à soi les anneaux de fer, et leur communiquant la propriété d'attirer d'autres anneaux I » C'est Platon qui, le pre- mier, a comparé le poëte à l'abeille, et les vrais poètes en ont fait leur profit : Virgile, Horace et La Fontaine :
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles, A qui le vieux Platon compare nos merveilles, Je suis chose légère et vole à tout hasard...
Quel respect Platon, ce grand homme, en les chassant de sa République, inspirait pour les poètes ! Comme il les aime et comme il les loue, en les bannissant. « Un dieu les inspire ! . . • Ils sont les vrais interprètes des dieux ...» Au seul nom d'Homère, son âme entre en joie, et les paroles s'échappent de ses lèvres, par une possession divine!. .. Écoutez encore, il vous dira : a La poésie est
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un prestige. . . elle est un grand art (la cuisine est un procidéy la rliétorique est une routine). » On doit à la poésie « la tragédie, on lui doit la comédie, on lui doit le poëme épique et le dithyrambe. On lui doit toutes les harmonies et tous les rhythmes. Elle nous enseigne à voir^ à peindre, à juger, à comparer; elle emploie^ et très-habilement^ le lutli et la lyre^ le triangle et les llûtes, les voix et les pipeaux rustiques. » Et toujours^ Platon le philosophe ajoute un grand conseil à ses dis- cours : 0 poètes^ pour être vrais, soyez simples!
c( La simplicité^ dans les arts, rend Thommesage; dans la gymnastique, elle fait des hommes bien portants! » Sim|)licité, noblesse et grâce, amour du beau^ respect des lois , voilà ce qu'il attend des poêles^ et des intel- ligences qui les suivent. Un ancien disait très-bien a[)rès Horace, après Platon : « La meilleure vie est la plus commune; après une vie haïssable^ il n'y a rien de plus haïssable qu'un discours méprisé. » Horace avait aussi rapporté d'Athènes les bons conseils que voici :
a HéQez-vous de la fausse gloire et des petits honneurs; évitez les hommes vulgaires, la curiosité vulgaire. Il n'y a rien de plus funeste au talent que ces oreilles fer- mées aux belles voix, ces regards fermés aux beaux ouvrages^ et lesinteUigences endormies! 11 n'y a rien de plus sot. . . que les sots. Ils voient la forme^ ils ne sau- raient la comprendre; esprits étroits^ ingrats et chétifs^ ils n'ont jamais suivi la vraie lumière, ils n'ont jamais marché dans le vrai sentier ; ils sont tout à l'apparence^ à récho sonore; oublieux de la leçon^ ils ne songent
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qu'aux surprises du poëme ; ils s'exlasient aux broderies de riiabit^ ils ne s'inquièlent pas du beau corps que cet babit cache à leurs yeux ! » Et quelle louange Platon a faite d'Homère I II l'appelait le premier des poètes tra- giques^ le plus habile général, le premier peintre du pfionde et le plus savant philosophe. . . Et quand on lui disait que la poésie est une fleur. . . a Hais cette fleur^ disait-il^ est la fleur même de la jeunesse^ appliquée à un beau yisage. . . Otez le doux coloris des fraîches années^ Yous otez la beauté de ce doux visage. »
Il a donc parlé de la poésie, en poète, expliquant les mystères les plus cachés de ce grand travail de l'esprit humain ; et pénétrant^ victorieux^ dans cette partie de nous-même a affamée de pleurs et de lamentations ! » Énergique expression que Bossuet a dépassée, en parlant des hennissements de Vamour divin !
Pourtant^ de sarépublique^ Platon eût chassé Sophocle, Eschyle, Aristophane; il eût chassé Pindare, Horace et tous les lyriques : « race incapable, disait-il, de distin- guer le bon du mauvais ! » Il rêvait une poésie austère^ au-dessus des bruits du monde, au niveau de l'Olympe éternel^ et cette poésie, il l'appelait en aide aux croyances, aux lois, aux institutions de la patrie. En même temps, il fait de la poésie un souvenir de la beauté véritable, a à laquelle appartiennent toutes les autres beautés 1 » — Les lois du luth! disait-il avec un peu d'emphase. Or, ces lois du luth les voici : Adresser aux dieux des prières convenables. Ne rien changer aux chants sacrés ; sou- mettre à l'approbation du magistrat suprême les non-
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veaux cantiques en Thonneur des dieux et des génies; ne parler que des belles et grandes actions^ ne célébrer les héros qu'après leur mort.
c( Il est nécessaire de séparer les chants qui conyien- nent aux hommes, de ceux qui conviennent aux femmes. La poésie est une fontaine limpide, où nous puisons une eau salutaire!... Il nous faut à nous^ chefs des nations, un art plein de mesure et d'à-propos, d'intelli- gence et de sagesse, et qui nous mène à la perfection sérieuse.. . » Par ces exemples, par ces leçons qu'Athènes avait conservées, comme une révélation, vous pouvez juger des progrès que dut faire en peu de temps cet esprit plein de saillies, attique et romain, également disposé à Tode, à la satire, à la comédie, à la chanson ! Si c'est une habitude heureuse déjuger des disciples par les maîtres, vous jugerez tout d'un coup de l'éducation d'Horace, et vous comprendrez comment il finit par rencontrer, assez d'espace et d'inspiration pour s'élever jusqu'à l'ode, au plus haut des cieux ^
Bientôt, quand il avait atteint... le sublime, et son aile étant lassée, il repliait sagement son aile impru- dente, et quittait les abîmes d'en haut pour revenir aux passions, aux bonheurs, aux chansons d'ici-bas, à ces heures pleines de fleurs, à l'heure où Vénus, hostile aux grands bruits de la trompette guerrière, monte sur son trône d'argent, entre Orion et le Verseau. Après le can- tique, écoulez, dans les vers d'Horace apaisé, la chanson
4. Multa Dircseum levai aura cycnum.,.
HORACE FT SON TEMPS. :>r^
galante, amoureuse et contente qui s'en \ieut, d'Athènes en Italie, et rien vous ne trouverez qui mieux convienne à ces herbes, à ces fleurs, à ces rivages, à ces vergers, à ces moissons, au frisson invisible et charmant de ces heures choisies qui portent avec elles Tamour et sa for- tune. Écoutez, dans Horace, à travers les ombrages de Tibur et les cascades de TAnio, les chansons d'Anacréon, les cantiques d'Alcée, ou l'hymne amoureuse de Sapho, qui se plaint avec un sourire, au moment où Phébé, vigilante, au milieu des campagnes, monte au ciel d'un pas silencieux. A cette heure aimable, aux anciennes chansons de la Grèce enchantée, on a vu, qui souriaient clémentes, Junon à la noire paupière, Hébé à la couronne d'or, pendant que le souffle invisible , aux ailes légères, rafraîchit la campagne haletante, et que les nymphes des forêts, les gardiennes des fontaines, amies de Gérés et de Bacchus, s'échappent de leur retraite profonde, et s'en vont par ces nuits claires, rejoindre Aglaé, la plus jeune des Grâces.
0 nymphe! 0 Pléiades, fllles d'Atlas! Fleurs aimées des dieux, Méandre et Scamandre, et le Pénée, et le Simoïs, nous vous avons retrouvés dans les vers de notre poète, avec quel zèle et quel intime contente- ment!
Horace aussi vous invoque, ô déesses couronnées de marjolaine.. . et vous, Apollon le lyrique, et Bacchus enivré de vîn et de sourires ! Dieux des Grecs, dieux des Romains! Passions de V Iliade et de T^néide/ Invocation d'Athènes et de Rome ! Horace en a pris tout ce qu'un
:><i HORACE ET SON TEMPS.
grand poêle on pouvait prendre. . . un mol, un souffle, uo souvenir, une clarté dans Tonribre, un bruit joyeux dans Tespace. Un rien lui sufût pour vous ranfiener à la douce lumière, et dans un ciel impérissable, Orphée, Homère, Hésiode, et Pindare> et Sapho, dignes enfants des Muses, ûlles de Jupiter : Clio, Euterpe, Thalie, Hel- pomène, Terpsichore, Erato, Polymnie, Uranie et Cal- liope.. .
Quem ta, Melpomene semel Nascentem placido lumine videris...
Ainsi Ton peut dire hardiment, qu'en apprenant la poésie à la grande école athénienne, Horace avait appris toute chose. 11 avait appris la philosophie qui est la mère du bien dire et du bien penser; il avait appris, avec toutes les lois du beau langage, la sincère admiration des chefs-d'œuvre, et Tart de vivre avec les honnêtes gens. Surtout , il avait eu Tintelligence heureuse d'une profession toute nouvelle encore, au milieu du peuple romain, si longtemps amoureux de la force du corps, des arts de la guerre, et si complètement dédaigneux de tous les beaux-arts * . Il rapportait de cette école heureuse Veutrapélie.
Il allait donc montrer aux Romains un poëte dans Texercice assidu de son génie. Il allait donc retrouver le noble sentier qui menait à Tusculum (via Tusculana), célébré par Tibulle avec tant de grâce et de bon sens.
1 . Et pobore corporis stolide ferocem.
HORACE KT SON TEMP^^. 57
VI
Ce fut même, un jour, des frais ombrages de ce Tus- culum, où bouillonnait le dernier flot de Téloquence romaine S que Técole d'Athènes vit arriver le présent le plus magnîQque et le plus rare qu'un père ait jamais fait à son flls, un citoyen à sa patrie, un philosophe au genre humain, nous voulons parler du De officiis, de ce ver- tueux Traité des devoirs, qui restera dans tous les temps rhonneur, le charme et le conseil des honnêtes gens, a Qui aurait à faire son fait verrait que sa première leçon, c'est connaître ce qu'il est, et ce qui lui est propre; et qui se connaît ne connaît plus le fait étranger pour le sien, s'aime et se cultive avant toute chose. » On dirait que Montaigne, en écrivant ces belles paroles, avait sous les yeux le Traité des devoirs.
C'était l'heure où Rome, à son décUn, renonçait défi- nitivement aux libertés que la témérité de César avait envahies, renversant toutes les lois du ciel et de la terre; ces mêmes lois mortelles, Brutus les avait ressuscitées un instant, pour en faire un marchepied à ce satrape d'Asie appelé Marc-Antoine. Au premier rang des Romains qui désespéraient de la république, il fallait compter Cicéron,
4 . « Non aquas colligît , sed vîto gurgîte exundat. » C'est une expression empruntée à Pindare par Quintilien.
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ce grand homme, un des plus rares et des plus magni- fiques esprits qui aient agrandi et honoré Tespèce humaine. Il était seul, il était triste et désespéré, il atten- dait, pour mourir, le dernier soupir de cette république élernelle... et cependant, songeant à son ûls Marcus étu- diant aux écoles d'Athènes, et à ses condisciples, héritiers des plus grands noms de la Rome de Caton TÂncien et de Scipion, il écrivit, dans un style excellent et dans la plus belle langue latine S ce merveilleux traité, le digne commentaire des livres mêmes de Platon.
Qui lira avec grande attention le Traité des devoirs retrouvera les meilleurs et les plus fiers conseils que le poëte Horace ait semés, à pleines mains, dans ses odes, dans ses satires, dans tout son livre. Avec un peu de respect, on rencontre, à chaque instant, dans les Épîlres d'Horace, la trace et le souvenir du Traité des devoirs. Voici cependant quelques-uns de ces conseils qui renferment tout honneur et toute vertu : « Être fidèle au devoir, voilà l'honneur; l'oublier, c'est la honte. — Attachons-nous aux vertus les plus calmes et les moins farouches, à la modestie, à la tempérance, à la justice. — Honorons la libéralité, n*inlerdisons à personne une eau courante, et que chacun prenne à notre feu, de façon cependant que le feu nous reste ; — Thonnéteté ne saurait exister sans la justice; — honte à qui s'abandonne à la passion de Tor; Tavarice est la marque d'un cœur
1.. Idque faciebam inultum etiam latine, sed grsece saepius..., etc. (Cic, de Ciar, or. 90.)
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misérable et d'une âme vile. — Ami, prends garde à pla- cer la gloire, en ton estime, avant la liberté ! — Prends garde à trop désirer les commandements et les honneurs. — Loin de toi les désirs violents , la crainte sans cause et le chagrin sans motif! — Même en toge, il faudrait t'im- poser la modération. Honte à tes colères! — Honore et cultive en toi-même cette paix charmante qui répand tant de grâce et de dignité sur la vie humaine! —0 sagesse ! ô repos ! loisir que donne aux honnêtes gens réloignement des affaires, sécurité de la campagne, et bonheurs de Tétude! — Honorons la paix; laissons au vulgaire leur injuste admiration pour la profession des armes! — Citoyens, honorons le courage civil : c'est beau, la victoire; oui, mais c'est plus beau, la justice! Le combat de Salami ne fut utile un jour, mais qui donc voudrait comparer ce bruit d'un instant aux services de Taréopage éternel?»
Ceci est encore écrit dans le Traite des devoirs, qui fit d'Horace un vrai sage à la portée de tout le monde : a Soldats, effacez-vous devant la toge sainte!— Comptez donc s'il faut être attentif à soi-même, et courageux, pour être un grand citoyen. — Que de vigilance et d'hon- nêteté ! que de force morale ! et tant de prudence ! — Il n'y a rien de plus triste et de plus malheureux que l'am- bition; rien de plus funeste que la faiblesse. Une âme égale, un front serein représentent un seul et même chef-d'œuvre. — Apprenez aussi, de très-bonne heure, et l'inconstance de la fortune et la fragilité des choses humaines. —Honte au gain sordide, aux fortunes désho-
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noréesî — Iiuliislrie, acUvilé, économie et dignité, can- deur, amour du genre humain, autant de conseils d'un grand profit. — La bienséance est unie à tout ce qui est honnête, et se confond avec la vertu même; elle ré- pand un doux éclat sur notre heureuse vie; elle com- mande le respect; elle louche à la faveur publique; elle commande à l'opinion maîtresse du monde î
c( — Évitez, dans toutes vos actions, trop de négligence ou trop de hâte, et soumettez vos appétits à la raison.— Même en nos loisirs, appelons la retenue et la modéra- tion.—La décence et la grâce, autant d'assaisonnements à nos plaisirs. — Il y a, même au rire, un éclair de pro- bité qui lui va bien. — Autant vous éviterez la plaisan- terie efl'ronlée et déshonnête, autant vous chercherez ce qui charme et contente un bel esprit.
«—Riez en homme libre, et non en esclave.— 11 v a des devoirs pour chaque âge. — Le respect est le devoir du jeune homme au vieillard; l'exemple est le devoir du vieillard envers le jeune homme. — Au magistrat, le devoir impose de veiller en tout honneur au main- tien des lois qui lui sont confiées; le devoir du simple citoyen est de vivre avec ses semblables, sans bassesse et sans orgueil. — Loin de nous, également, les airs efféminés et la rusticité ; laissez la grâce à la femme, et gardons la dignité pour nous-mêmes.— Soyons simples, bien tenus sans recherche, et bien lavés sans affecta- tion. — Apprenons, de bonne heure, à bien parler, à causer avec enjouement, à donner son accent à toute chose, à ne point parler de nous-mêmes.
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a— MéûoDS-nous d'une maison trop belle : c'est au maître à honorer sa maison. — Médiocrité, modération, convenance; eutaxia, disent les Grecs, à savoir: mesure exacte^ ordonnance, ordre, arrangement^ prudence et tempérance; ajoutons la vérité, puisque aussi bien le mentir est un métier d'esclave ou de croquant. — Fi du salaire! il est le prix d'une servitude; exceptez-en tou- tefois le salaire des professions libérales, de l'avocat, du médecin, du savant, voire des grands commerçants qui font circuler les richesses d'un peuple à l'autre, à travers les océans domptés, toujours étant réservés au premier rang, la fortune du laboureur, et l'honneur des philo- sophes qui ont réglé le genre humain.
« — Enfin, soyez généreux, bienveillants; que votre main soit libérale et discrète ! — Ah ! la dette et l'argent d'autrui, quelle misère!— Donner à entendre une chose, en faire une autre, est un dol.— Séparer l'utile de l'hon- nête est un crime. — Le serment est une affirmation re- Ugieuse.— Entre l'infamie et le malheur^ n'hésite pas, choisis le malheur. »
Telle est la partie humaine et bienveillante du Traité des devoirs; voilà vraiment ce que l'école appelait les devoirs moyens, c'est-à-dire les devoirs de tout le monde, auxquels chacun de nous peut atteindre aisément, et s'en faire une heureuse habitude. . . Eh bien, (]uiconque, en ce moment, se souvient des discours d'Horace et de l'enseignement des devoirs moyens à Lollius, à Scœva, à Julius Florus, à Tibulle^ à Torquatus, à Fdscus Arislus, et que c'était, aux yeux de Cicéron, une bonne note d'être
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un enfant de la Sabine austère, peut comparer le De of- ficiis avec la sagesse et renseignement des satires^ des odes et des épilres d'Horace. Alors le lecteur attentif se dira, sans se tromper : Ceci a fait cela. Poursuivons ce- pendant ce parallèle^ et voyons à quel point le philosophe et le poëte se ressemblent dans la forme, et dans le fond de leurs discours :
« Où donc est la vérilé? (quid verum?) s'écrie Horace, enfoui dans son champ (abdilus agro). — La vertu est le milieu entre le trop et le trop peu. — Éloignez de moi^ grands dieux, l'immonde et ridicule pauvreté! — Prends ce jour, moins qu^un jour, prends celte heure. — Il ap- pelle Ulysse. . . immersabilis. — Il ne veut pas d'un plai- sir que la crainte peut corrompre. — Et règle ta vie (animum rege), c'est le secret pour bien vivre avec les grands. » Autant que Cicéron, Horace appelle la chasse une tâche virile et toute romaine. — 11 est si riche, à si bon marché!— Quel mépris pour l'argent inutile, et quel talent à mettre à profit les prospérités passagères! Par- fois même, il copie, et mot à mot (j'espère un peu que ceci n'a jamais été dit)^ les leçons de Cicéron son maître^ et l'on doute, à les lire^ auquel des deux, du poëte ou du philosophe^ il faut donner la palme de Texpression éner- gique et vraie. Écoutez Cicéron : a II revint chez lui^ rapportant non-seulement le refus, mais encore l'igno- minie et le malheur d'un refus. » Non repuham solum retulit sed ignominiam etiam et calamitatem. Écoutez Horace, il vous dira que la vertu ne s'expose pas à ces hontes, et qu'elle brille d'un éclat inaltérable : Repukw
HOKACE ET SON TEMPî^. 63
nescia sordidœ ! L'idée est la même^ cl l'expression est la même. . . lis se rencontrent dans une admiration com- mune^ ils partagent les mêmes haines.
Quels mépris, dans les Satires et dans les Epilres d'Horace, non moins que dans le Traité des devoirs, pour les traitants^ pour les usuriers^ pour le petit négoce^ exposé à tant de mensonges ! Comme ils parlent dans un dédain complet, des parfumeurs, des taverniers, des cuisiniers^ des farceurs^ des marchands d'esclaves, de toute la race abjecte; au contraire, avec quel respect ils traitent les grands artistes et les grands arts I On dirait vraiment que celui-ci écrit sous la dictée de celui-là, et quand, par bonheur, ils se rencontrent dans la même admiration, dans la même louange, il devient très-difâ- cile de les distinguer l'un de l'autre. Voyez donc le Régulm d'Horace, et voyez le Régulus de Cicéron
Évidemment le philosophe indiquait au poëte le grand parti qu'il saura tirer de ce héros, de ce martyr : « Il vint au sénat ; il exposa le sujet de son message, et refusa de donner son avis, délié qu'il était, de son droit de sénateur, par le serment qu'il avait prêté à Garthage... n fit plus (le sublime insensé !), il démontra qu'il y aurait un grand dommage à échanger de bons et robustes capitaines, contre un vieux soldat tel que lui. Son avis prévalut au sénat qui garda les prisonniers, et sans que rien, famille et patrie > ait pu le retenir^ il reprit le che- min de Garthage. . . et pourtant il savait bien quel im- placable ennemi, et quels supplices l'attendaient I 0 Voilà le récit de Gicéron, voilà son Régulas; c'est, mot à mot,
! 64 HORACE ET iiON TEMPS.
le Régulus d'Horace : Atqui sciebau . . et le reste* On irait loin dans ce parallèle.
Aussi bien disonâ^ hardiment, que les vrais maîtres d'Horace le poêle ils s'appellent: Pindare — Platon — etCicéron. Le premier servit de modèle au lyrique; le second lui expliqua les grandeurs de la poésie ; il ap- prit (lu troisième à donner au conseil^ à la justice, à la prudence^ aux devoirs , Taccent même de la vérité ! On voudrait définir Horace et Cicéron^ une seule définition servirait : a une éloquence abondante en bons con- seils, » capiose loquentem sapientiam.
Ici, peut-être^ il me sera permis de dire au lecteur comment^ pour la première fois, j'en suis venu à parler de Cicéron^ à propos d'Horace, et parmi les critiques mo- dernes^ quel fut le premier qui me poussa dans cette voie?. . . Érasme^ un bel esprit, un des pères de la Re- naissance, un des plus ingénieux chercheurs d'aventures à travers les chefs-d'œuvre anciens, nouvellement rendus à la douce lumière du jour, écrivant un livre à la louange de Cicéron \ affirme, avec cette assurance inébranlable qui est un des attributs de la science et des savants de profession, la proposition suivante : c< Il n'y a pas, dit-il, une seule trace, un souvenir de Cicéron , dans un seul des poèmes d'Horace ^ » En lisant cette proposition si nette et si claire, il n'y a rien de plus naturel que de se demander si vraiment il est possible que le poète Horace
\ . Dialoyus Ckeronianus, sive oplimo génère dicendi. 2. In Huratio niiUimi Giceronis vesligiuiii.
HORACE ET SON TEMPS. 65
ait échappé si complètement au consul^ au philosophe^ à l'orateur^ au grand écrivain dont les lettres même^ un modèle inépuisable d'urbanité^ étaient comme un écho des lettres familières que s^écrivaient les plus rares esprits et les plus grands seigneurs de Rome^ à savoir : Pompée^ Balbus, Lentulus, Dolabella^ Sulpitius^ Cecinna^ Marcus Brutus^ Pollion^ Jules César ?»Non^ disions- nous, c'est absurde! Or^ c'est ainsi que nous avons trouvé^ sans trop de peine et d'efforts, entre Horace et Cicéron^ ces rapprochements qu'Érasme avait proclamés impossibles! — Qu'une pareille découverte eût excité de récriminations et d'oppositions dans le monde^ il n'y a guère que trois cents ans, à l'heure où la dispute ne manquait pas au zèle, où le zèle ne manquait pas à la dispute !
VII
En même temps que Cicéron adressait le Traité des devoirs à son fils Quintus, et aux condisciples de son fils, dans les écoles d'Athènes, il leur donnait le Traité de la vieillesse^ et Ton peut dire que si le De offidis apparte- nait aux jeunes gens, dont il devait éclairer les sentiers, le De senectuie appartenait en propre à Cicéron, qui l'avait composé pour lui-même.
Il était si malheureux dans ces temps de misère ! Il se
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60 HOUACK ET SON TEMPS.
voyait; il se sentait cruellement dépouillé de tout ce qui faisait la gloire et Forgueil de sa vie ! 11 n'était plus qu'un hcHnme isolée silencieux, et qui ne sait même pas de quelle mort il va mourir. C'est pourquoi cet liomme^ illustre entre tous les hommes qui^ à défaut d'une volonté ferme et soutenue^ ont apporté dans les affaires humaines la grâce et le bon sens de Tesprit le plus parfait^ arrivé à ces moments suprêmes, se recueille ; il s'étudie, il écrit avec un art presque divin le roman de sa propre vieillesse^ et, véritablement^ jamais sa parole n'avait été plus nette et plus concise ! 11 a le chant du cygne ! U a le sourire de l'enfant ! Son livre est tout ensemble un traité de philosophie et une comédie exquise où l'on vous démontre^ en un dialogue excellent et railleur^ comment celui-là qui a bien vécu est tout disposé à bien vieillir; comment la bonne conscience (et partant la bonne hu- meur) rend la vieillesse heureuse et commode ! 0 vieil- lards, si vous êtes sages^ appelez au secours de vos années les belles-lettres^ les beaux-arts et les bonnes actions ! Imitez le vieillard qui plantait un chêne : « Âh ! disait-il^ je le plante en Tbonneur des dieux * ! »
Bref) rien de plus attendri, rien de plus charmant et de plus voisin de la grâce et de l'enchantement des Épîtres. Horace est là encore, et tout entier dans le Traité de la vieillesse! — Il a profité, sage et prévoyant comme il était, beaucoup plus que le jeune Cicéron
1 . Et La FoiUaiue :
Mes arrièie-neveux me devront cet ombrage !
HORACE ET SON TEMPS. 67
(faible esprit!), du Traité de la vieillesse^ et surtout du Traité des devoirs ; il en a fait la base impérissable de sa philosophie et de sa prudence. Ici ^ il a trempé toutes les armes de sa vertu; a cette source abondante il a trouvé^ sans cesse et sans fin, tant de bons conseils^ de sages exemples^ de retraite intime et de méditation avec soi- même ! — Recte vivere — qui vit bien est un roi. — Loin du bruit, de la fumée , un petit bois^ paululumsylvœ. — Ainsi, dans ce doux Traité de la vieillesse (il donne appétit de vieillir), vous retrouvez Horace arrivé sur les limites de la vie^ heureux sous un ciel clément, « sous son lau- rier, » grand ennemi de rhiver, grand amateur des faciles sommeils, charmé des heures paresseuses, et content, parce qu'il est protégé des meilleures défenses de la vieillesse, à savoir, Tamour des lettres, et la pra- tique des plus heureuses facultés de Tesprit et du cœur. Arma senectulis artes exercitalionesque virtutum.
Surtout ce jeune homme, entouré du double enchan- tement, et plongé dans la double ivresse, il oubliait dans cette Athènes bienveillante aux passions de la jeunesse l'histoire même qu'il avait sous les yeux^ et Fhistoire de tant de citoyens dont le nom remplissait le monde obéis- 9Bnt et dompté. Il oubliait Lucullus enseignant aux Ro- mains le culte de l'Asie et ses licences, Pompée étonnant Rome elle-même delà splendeur de ses fêtes; il oubliait le triumvirat de Cràssus^ de Pompée et de César, la main sanglante de Milon et le palais Hostilius qui dévore, en façon de bûcher, la dépouille de Clodius assassiné. Il oubliait Salluste chassé du sénat pour ses mauvaises
68 HOKAC?: ET SUN TEMPS.
mœurs^ et dépouillant^ en qualité de proconsul, toute la Numidie^ à la faconde Verres. Il oubliait tant d'exils, de meurtres et de proscriptions, et s'abandonnait à la Grèce éloquente, oisive et parfaitement dédaigneuse des licences et des arts de TOrient qui Tenvahiront plus tard.
Le monde, à cette heure, appartenait au génie, à l'in- telligence, au courage, à la force, à la gloire, à toutes les grandes passions du cœur de l'homme, si vous en ôtez la liberté..., il appartenait à Jules César!
Ce maître avait, par son génie et par sa volonté, do- miné la guerre civile et les ambitions de son entourage. On eût dit que la paix universelle accomplissait son chef- d'œuvre. . . 0 paix universelle. . . une halte d'un jour !
VIII
Ici, je demande encore à m'arrêter, pour bien indi- quer la différence entre l'éducation romaine et l'éduca- tion athénienne. Et, s'il vous plaît, nous choisirons, non pas comme eût fait le bon Plutarque, un Grec et un Romain, mais deux Romains de la même époque et du même âge, élevés, celui-ci à la romaine et celui-là à la grecque ! Caton l'Ancien, voilà mon Romain; Pomponius AtUctiSy voilà mon Athénien. Le premier, enfoui dans une vie austère, au fond d'un village et loin de Rome, est un laboureur infatigable, austère, inflexible. Il mange
UORACS £T SON TEMPS. dU
un pain dur^ il boit un vin de deux feuilles^ le vin de son cru; il porte une toge rustique et du même drap que ses propres esclaves; il est économe^ il est avare; il ne veut rien d'inutile; il fait vendre au marché ses vieux esclaves, ceux qui Tout le mieUx servie ceux que sa femme, économe^ allaita de son lait; il les vendait pour s'en défaire^ et comme on vend un cheval poussif !
Il ne connaît ni les chaleurs de Fété^ ni les glaces de rhiver; rien qui Tarréte; une faute est un crime; il châtie à coups de fouet la plus légère négligence^ et tant qu'il peut travailler il travaille^ et les plus hautes ma- gistratures le détournent à peine de ces sentiers rusti- ques ! A la fln^ devenu vieux et tout à fait incapable de tenir la charrue y il $e fait entrepreneur de toutes sortes d'affaires ; i) trafique à la fois sur les maisons^ sur les terrains^ sur les métairies^ sur les pâturages^ sur les bois et les étangs! Il prête à gros intérêts son argent aux spéculateurs^ aux navigateurs, aux marchands^ aux ban- quiers^ à ses propres esclaves! Apre au gain^ il faut que son argent travaille et lui rapporte. Ainsi, vous avez sous les yeux, dans le même homme, un Romain qui tra- vaille, un Romain qui spécule, un Romain qui châtie, un Romain qui gouverne ! A peine, à quatre-vingts ans qu'il avait, s'il finit par se donner quelque relâche et quelques petites fêtes de temps à autre, auxquelles il conviait ses amis. « Et, disait Cicéron, ce peu d'huma- nité dans la vieillesse de Caton, il faut l'attribuer uni- quement aux lettres grecques, qu'il étudia dans ses derniers jours : Attribuilo grœcis litteris. »
70 HORACE ET SON TEMPS.
A ce Romain furieux, comparez Pomponius VAttiqfM, el choisissez. Il descendait d'une très-ancienne et glo- rieuse famille de Tancienne Rome. Il était riche à Tan- cienne mode, et non pas à la façon des spéculateurs. Jeune homme, il étudia les belles-lettres avec le jeune Cicéron, qui était un enfant de son âge ! A la première émeute, il quitta Rome et s'en fut dans Athènes, empor- tant avec lui la meilleure part de sa fortune; et le voilà, fils adoptif de la cité de Périclès, qui se met à la tête de l'administration municipale, et qui lui prête, sans inté- rêts (qu'eût dit Caton?), tout l'argent nécessaire à payer ses dettes. En même temps, à chaque citoyen pauvre, il donnait du blé dans les temps de disette. Et comme les Athéniens, reconnaissants de tant de bienfaits, lui vou- laient donner le droit de cité, Pomponius déclina ce rare honneur. Exilé, il ne voulait pas perdre son titre et son droit de citoyen romain.
Alors il eut beau faire, les Athéniens lui dressèrent une statue et l'accablèrent de présents..., qu'il leur ren- dit au double, à son départ. Sa prévoyance, il l'employait aussi à défendre, à protéger son propre bien, à surveiller sa fortune, à protéger, de si loin, les amis qu'il laissait dans Rome ! De ces amis , il en avait dans tous les partis qui déchiraient la république. Il était l'ami de Marius et lui prêtait de l'argent ; il était l'ami de Cicéron, et quand Cicéron partit pour son exil^ il lui fit accepter cinquante mille sesterces. Il avait un vieil oncle acariâtre et mé-* chant, à ce point qu'à peine il trouvait des parasites. . * Il dompta ce vieilla^d à forée de bonne grâce et de bonne
HORACE ET SON TEMPS. 71
humeur^ et devint son héritier^ au grand contentement de la Tille entière ! — Il s'était fait, en politique^ une règle excellente : adopter le parti le plus juste^ résister aux tempêtes civiles^ et respecter Topinion publique.
II voulait être heureux^ en restant honorable; il dou- tait que les charges publiques valussent une brigue^ un mensonge, une lâcheté , un faux serment ! . . . 11 aurait eu honte d'acheter un bien confisqué à quelque malheu- reux proscrit; il se serait cru déshonoré , s'il avait pro- fité^ comme tant d'autres» des proscriptions^ des meurtres et des vengeances qui dévoraient ce grand peuple. Et quand enfin la guerre civile éclata ^ ce galant homme, entouré de respects et de déférences unanimes^ sauva sa vie et ses domaines» et garda sa maison.
Ainsi» sans déplaire à Pompée» il resta Tami de César. Ainsi il se vit l'arbitre écouté des plus fiers seigneurs» le conseil des sages» l'exemple des plus prudents !
Il avait obligé tout le monde, il n'avait blessé per- sonne ; il pleura César , il défendit Brutus et Cassius ; il fit porter à Marc- Antoine toutes sortes de conseils et de secours ! Que d'infortunés il a sauvés de l'exil» de la con- fiscation» de la prison» de la proscription! Il ne fut ja- mais aux gages de personne. Il n'oublia jamais une amitié. Il ne se souvenait pas de l'injure. 11 disait : a Notre fortune dépend de notre caractère ! » Et comme il était un bon citoyen» il fut un père de famille habile et sage. Il laissait aux imprudents les palais et les grands domaines. Il trouvait que l'argent comptant était d'un revenu plus solide et plus sûr que tout le reste, un bon
Tl HORACE Eï SOX TEMPS.
compagnon dans les guerres civiles ^ et toujours prêt à vous suivre en exil. Cependant il était un des niieux logés de la ville : il habitait, sur le mont Quirinal, une sienne maison de simple apparence, au milieu d^un vaste jardin; peu de luxe au dehors, rien pour Ten vie; à Tintérieur, un grand bien-être et tant de beaux meubles, de beaux livres, des esclaves choisis, qui vieillissaient et qui mouraient dans la maison de ce bon maître; ils étaient d'habiles lec- teurs, des serviteurs dévoués, presque des amis!
Tout ce monde, en effet, était né sous sa loi, dans sa maison. Tout cela était simple, élégant, modeste, obéissant, heureux. Sa table était frugale, il y réunissait très-souvent les hommes les plus distingués et les plus beaux esprits de la ville. On y causait peu; en revanche, un lecteur y lisait de belles choses, les histoires d^autre- fois, les poèmes d'hier ; la fête était double, et les hon- nêtes gens, ses convives, se retiraient aussi contents de ce qu'ils avaient appris en cet asile élégant de la modération que des vins même qu'ils avaient bus et des mets qu'on leur avait servis.
Cet honnête homme et ce bel esprit avait le mensonge en profond mépris. Il n'a jamais menti dans toute sa vie! Il était austère à lui-même, affable à tous; très-sérieux et très-tendre ; on l'aimait, on Thonorait ; il était lent à promettre et prompt à tenir. D'une charité, d'une justice et d'un bon sens très- rares, même aux meilleurs temps de la répubhque. Encore enfant, il fui aimé de Sylla, le terrible! et, vieillard, il fut honoré de Brutusl Quelle amitié tendre, infatigable et vaillante l'unissait à Cicéron,
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cet autre Attique! Il en reste un témoignage impérissable dans ces lettres à Atticus qui contiennent Rome entière!
Tous les grands bonheurs de Pomponius Atticus^ il faut compter celui-là : il eut le bonheur de conserver sa mère à un âge très-avancé; quand elle mourut^ à quatre- vingt-dix ans^ il se rendit cette justice à lui-même^ qu'il n'avait jamais eu besoin de son indulgence. — Il vécut tendre et dévoué sous un toit sans discorde ! Enfin, il aimait Tétude; il était curieux de tout ce qui touche à l'ancienne Rome; il savait la généalogie exacte des plus anciennes familles; il était poète à ses heures; il écrivait d'un style élégant et naturel, sans efforts^ mais non pas sans génie ; il excellait à renfermer en peu de vers une louange exacte, un blâme énergique; il savait écrire et parler la plus belle langue athénienne et dans le goût deThéophraste! En même temps (il était si modeste l...), il se contenta de son titre de chevalier romain.
Tel fut Mécène, et quand de cette' modestie on le loue, il nous semble, en ceci^ que c'était simplement parce qu'il n'y avait plus de titres à prendre au milieu de la Rome impériale : un seul homme avait tout.
Un seul homme était le sénat, le peuple, le collège des augures; il était le grand pontife et le flamine, l'édile et le préteur; il était tribun du peuple, consul, dictateur. Disons cela d'un seul mot . . il était le César!
Tout venait de lui, tout y revenait : les comices, les lois, les sënatus-consultes, les statues de marbre et d'ai- rain, les triomphes, les ovations, les supplications, es temples, les autels, les vases sacrés, les dieux et les
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déesses^ le feu même ! —Il était tout le Capitole et tout Tempire; il commandait aux provinces^ aux municipa- litéS; aux alliés^ au monde, à l'univers. Donc quel homme sage aurait imaginé d'usurper un seul des titres de Tempereur Auguste? Il n'y avait plus qu^un titre à am- bitionner^ c'était d'être un des amis de César, et ce titre* là remplaçait tous les autres... Pomponius Atticus devint l'ami et l'allié d'Auguste^ grâce à son bel esprit, à sa bonne renommée et à son surnom d' Atticus!
Ami du maître^ il fut confident des meilleurs moments de sa vie. Auguste le consultait, à chaque instant, sur toute chose; il voulait savoir d'Allicus quel livre il fallait lire, quel homme il fallait adopter? IL s'informait de tel point d'histoire ou de géographie. Absent, Auguste écri- vait à son allié des lettres pleines de courtoisie ; à Rome, il ne pouvait se passer de sa présence.— Il savait pourtant qu' Atticus avait été l'ami d'Antoine , et qu'il était resté fidèle, au fond de l'âme, à cette illustre et malheureuse amitié.
Ainsi, dans les temps les plus misérables, il vécut calme, heureux, riche, honoré, jusqu'à la plus extrême vieillesse, et quand il se vit à son dernier jour, il fit ap- peler Agrippa son gendre (or, par Agrippa, il était l'allié d'Auguste), et, d'une voix ferme, il lui déclara qu'il était bien résolu à ne pas subir de souffrances inutiles et à se laisser mourir. Sa mort fut calme et sans fièvre. Au bout de cinq jours d'une diète rigoureuse, il expira douce- ment. Son corps fut porté dans une litière et sans pompe (il l'a\ait ordonné), mais il fut suivi d'une foule im-
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mense, à cinq milles de Ronie^ sur le bord de la voie Appienne .• et déposé dans le tombeau de son oncle Cœlius !
Telle fut la vie et telle fut la mort de cet Athénien de Rome; il fut incontestablement...^ Tesclave le plus heureux qui ait vécu dans Tempire romain.
IX
Pendant que le jeune Horace étudie, et se façonne a ces illustres contacts de la Grèce ancienne et de la répu-> blique expirante ; entendez-vous, tout d'un coup, dans Tunivers plein d'angoisses, du fond des abîmes, au sommet des plus hautes montagnes> la voix qui se fait entendre aux astres déviés ; César est mort !
A cette annonce épouvantable, il y eut comme une commotion du genre humain. — Les plus vaillants, les plus timides, les hommes libres, les esclaves furent également frappés de la grande nouvelle. Rome en gé- mit, Athènes en pleura, et pensez donc à la sympathie, à Fétonnement des jeunes gens de Técole d'Athènes, quand ils entendirent Técho sacré qui disait : a César est mort! ...» Mieux que l'écho. Brutus lui-même S le der* nier héritier de Junius Brutus, apparut dans la cité
4 . Ajoutez, s'il vous platt^ eette aventure €iux grandi Mn^nU produits par le$ petites causes. Brutus quitta Rome, et partit poiur Athènes, en si grande hftte, parce que, doonant des eus publics aui
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d'Harinodius et d'Aristogiion^ disant à ces disciples de Platon , qui lisaient , la veille encore^ le Traité des de- voirs : « Moi Brutus , Télève et le gendre de Caton, j'ai tué César, mon père adoptif ! Je l'aimais. Je l'ai tué, parce qu'avant César]il y avait la patrie et la liberté ! »
Qui que vous soyez, résistez donc à cet entraîne- ment de Brutus, une des plus sérieuses images que l'ancienne Rome ait laissées! —Il portait un de ces noms du culte ancien qui servent de ralliement naturel à tous les rêves sublimes. 11 était un véritable héros d'aventure et d'accident ; on l'eût dit taillé sur le patron des Grac. ques, un vrai Tibérius Gracchus, une âme généreuse, un cœur plein de tumultes, habile à tous les arts de l'élo- quence et de l'épée. Il avait déjà rencontré César à Phar- sale, il avait tenu tête à César! Il était la loyauté même; il acceptait parfaitement cette merveilleuse définition du courage, appelé par Cicéron : a une vertu qui combat pour l'équité! » firtus pro œquitate propugnansf Tel il était, lorsqu'il s'en vint au milieu d'Athènes, encore tout dégouttant du meurtre de César, appelant à soi les jeunes courages. «Cessez de disserter, disait-il; assez parler du bien et du mal, du droit et du devoir. Jeunes gens, sui- vez Brutus, il vous montrera le vrai sentier. »
Telles étaient les paroles du dernier Junius, si parfai- tement concordantes avec son action. Résistez donc à l'entraînement d'un pareil homme, à Tenivrement de
Romains, Tentrepreneur des jeux ayait annoncé qu'ils seraient don- nés mense julii, imposant déjà (c'était la volonté du sénat) le nom de Cé»ar au septième mois du calendrier.
HOHACE ET SON TEMPS. 77
cette parole ardente et convaincue, à ce chef qui vient à vous comme une apparition ! Aussi bien^ à son premier appela ils le suivirent tous; pas un ne résista à ce terrible exemple^ et voilà comme illes entraîna^ de l'Académie aux champs de Philippes^ où le sénat fut tué définitive- ment^ à côté de la liberté perdue. Horace^ un des soldats de Brutus^ avait alors vingt-deux ans à peine.
Que devenait^ à cette heure imprudente , toute la prévoyance paternelle? a Où donc vas-tu, mon flls?» s'écriait le pauvre affranchi^ quand il vit que son poëte était devenu un soldat ! C'était donc pour un si triste résultat que ce brave homme avait dépensé son argent et prodigué sa fortune ^? Un soldat de Bru tus ! Un soldat de la cause vaincue à l'avance^ Horace? Au moins^ si rimprudent s'était battu pour Octave ! U ne savait donc pas que la fortune était indulgente au fils adoptif de César^ que l'avenir appartenait à sa prudence^ à son génie^ et qu'avant peu tout va tomber dans ces mains^ habiles à tenir l'immense filet destiné à contenir tant de cités^ de royaumes^ d'océans? De douleur et de regret, en voyant la carrière de son fils misérablement perdue, Horace l'afiTranchi mourut le lendemain de la bataille suprême^ le lendemain du jour où son fils et la répu- blique furent battus dans les champs de Philippes, en
4. Cette éducation dWthènes coûtait assez cher. Nous voyons^ daus une lettre de Cicéron à Alticus, que (iicéron fut forcé de vendre une maison pour envoyer son fils Quiiitus à TÂcadémie. Et (disait-il) tout compte faity la pension de mon fils sera de quatre- vingt mille sesterces potir la seconde année.
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Tbessalie ! Hélas! le danger n'était pas seulement dans la. bataille^ il venait tout de suite après la défaite. Abso- lument^ le soldat devait partager le sort de son général : Malheur aux vaincus! surtout dans les guerres civiles. Chacun se connaît trop bien pour que pas un échappe à la conâscation^ à la ruine! Hélas! cette fois encore^ le premier soin du vainqueur fut d'abandonner aux soldats qui avaient servi sa victoire^ dix-huit cités d'Italie et tout leur territoire. Us avaient fait^ ces vainqueurs, de la confiscation leur récompense; ils ne voyaient plus de honte a dépouiller même Tinnoeent de son patrimoine; à peine ils attendaient que le général eut crié : « Ceei est à vous ! D ces avides soldats pénétraient au milieu de leur conquête, et : « Pille et tue ! b
Ils abusaient de Tor, de l'argent, du sang et du vin, de la terre et de la liberté de ces compatriotes malheureux. Ils arrachaient les limites des héritages^ ils se divisaient violemment le sol de la patrie, ils renversaient la pof te^ il» brisaient la fenêtre^ ils etiassaient ceux qui hésitaient à partir, ils tuaient les obstinés qui restaient. Ainsi fut dépouillé de l'héritage paternel, le MantouaA Virgile : Hélas! trop voisin de Crémone I 0 Romains misérables, agrandis et glorifiés par la guerre, et déshonorés par la guerre ! Us ont commencé comnte des brigands S ils finissent comme des pillards !
Ici, nous nous permettrons de ne pas accepter pour
.
4 é ' Nous sommes tous les fils d'un attentat immense.
(PONSARD, Zrucréce, acte II.)
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notre poëte Horace une de ces aimables gaietés dont les bonnnies de prose affublent assez volontiers les meilleurs poêles^ et puisque Horace a suivi Brutus dans les champs de Philippes^ et qu'il s'est battu jusqu'à la dernière heure^ à l'ombre austère du dernier drapeau que le sénat ait déployé, ayons, nous-mêmes^ assez de respect pour la poésie et pour ce grand poëte, et ne le laissons pas dés- honorer en répétant qu'il s'est battu sans courage et sans conviction. Quoi donc? Il était dans toute la force et dans tout le dévouement de la jeunesse, il afvait vingt-deox ans, il était Romain, il appartenait à Brutus^ il se battait pour le maintien de la loi ancienne et des anciennes libertés. — Par la justice et par le droit, il appartenait à la cause vaincue, à la cause même de Caton; Brutus Im- même en avait fart un tribun des soldais, en lui confiant une de ses légions; et l'on voudrait, de gaieté de ccMr, en faire un lâche, un fuyard, im soldat sans bouclier et sans honneur ? C'est im(>06sibl6 !
Si l'on ajoute : « Il Ta dit lui-même; il s'est vaaié, lui-même , à Mécène , de s'être assez mal débarrassé de son bouclier ! » Vantardise, ironie, et flatterie d'un bel esprit qui, ne pouvant nier son courage et sa belle action, est le premier à sourire, aussitôt qu'on les lui rappelle ! Encore une fois, nous ne voulons pas de vos poètes déshonorés; nous ne voulons pas admirer les lâchetés des beaux esprits dont les siècles s'enchanient éternellement, et pour les diminuer de toute la hauteur du caractère, absolument il faut que vous ayez des preuves irrécusables. Le demi-vers d'Horace, au sujet de
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son bouclier^ est-ce une preuve?... Il veut rire! Il est devenu, depuis ces beaux jours de vingt-deux ans^ obèse autant que Mécène^ myope autant qu'Auguste; il appar- tient désormais à Tode^ à l'élégie^ à la satire, à toutes les œuvres du bel esprit. Parlez-lui de ses campagnes. . ., il en fera bon marché ! A condition pourtant que cette innocente ironie aura sa limite; au delà de cette limite il n'y aurait plus que dégradation.
«Perdre son bouclier!» dans la bagarre^ à la bonne heure, et pourtant c'est déjà une assez grosse affaire; mais jeter soi-même, au travers du chemin, les insignes de son courage et de sa dignité militaire, il n'y aurait plus de quoi rire. — A ce propos, écoutez encore Cicé- ron^ un des maîtres de notre poëte, et voyez s'il parle^ en riant , de Thonneur du bouclier : « Qui pourrait se défendre d'une délicieuse pitié à l'aspect d'Épaminondas mourant aux champs de Mantinée^ après s'être assuré qu'on a sauvé son bouclier ?» Et plus loin : « Dans une bataille, il n'y a qu'un lâche qui jette, au premier choc de l'ennemi, son bouclier, et s'enfuit de toute sa vitesse !d
Horace avait lu cela dix fois dans les philosophes, dans les poètes, dans les historiens de la Grèce, de l'Italie^ et, vraiment, quiconque honore un pareil génie aurait honte de le féliciter sur celte lâche action. Honorons les poètes et ne les condamnons pas à la légère : a Ils ont pour eux un grand préjugé d'instruction et de sagesse; ils attirent naturellement à leur rayon ce qu'il y a de belles âmes, d'esprits délicats et de plus honnêtes gens; ils se connaissent en véritable honneur; ils savent que la
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I gloire est la vérité métne^ et non pas une ombre inutile;
elle est Timage^ elle est l'écho de la vertu^ elle est la compagne naturelle des belles actions et des grandes idées... Fi de la vaine gloire et de la contrefaçon men- teuse ! En copiant les traits de l'bonneur, elle ne peut que
I les dégrader * ! »
C'est ainsi qu'il faut contempler le poëte... à la hau- teur même du soleil !
X
Qui voudrait raconter rétablissement de l'empire^ ex- pliquer les projets^ les volontés^ les paroles^ les silences, le génie et le sang-froid d'Octave^ étudier Auguste aux premiers jours de cet établissement miraculeux qui devait bientôt^ de miracle en miracle, pousser le genre humain dans ses dernières et plus déshonorantes profondeurs^ tenterait une œuvre illustre... inutile à notre sujet.
Horace est notre héros, il est Tunique sujet de notre étude; il est une façon de demi-dieu que nous entourons de nos justes actions de grâces. 11 est nôtre^ et son livre sera désormais le conseiller^ le compagnon le plus utile et le plus fidèle de notre vie. 11 est notre joie et notre repos. Il ne nous a pas quitté un seul instant dans nos voyages^ dans nos labeurs!
4 . QuesHims tusculanes^ liv. 11.
Si HORACE ET SON TEMPS.
Nous avons partagé les ardeurs de sa jeunesse^ et^ content des conseils de son âge mûr, notre envie est de le suivre^ jusqu'à la fin, dans sa constance et dans sa belle humeur. Poëte honorable et poëté honoré^ fidèle à toutes les grandeurs^ et saluant le vaincu avec tant d(s grâce et d'énergie ! Ajoutez ceci que^ pour nous, les sim- ples hommes de lettres , qui n'avons prêté de serment à personne, et jamais trahi personne^ Horace est resté le parfait homme de lettres ; laborieux à ses heures^ fidèle à ses amitiés^ sachant vivre également avec les plus superbes et les plus, humbles, ami de la gloire, et dédai- gneux des petits bruits du monde; un esprit modeste^ actifs ingénieux^ bienveillant.
Il est donc rentré dans Rome^ après la bataille de Philippes; il a vu tomber^ sans trop d'étonnement, ces fa- buleuses grandeurs. Bienlôl il a vu Tunivers, lassé de guerres et de meurtres ^ obéir à la volonté d'un seul^ content de celte obéissance. En même temps^ se for- mait, de tant de ruines et de débris superbes^ la nou- velle société romaine attentive aux volontés^ j'ai presque dit aux mystères de ce colosse^ — Auguste, ()lus heureux qu'Antoine, et qui semblait plus grand que César... Tout se calmait, s'apaisait en grand silence. L'univers a vu périr, le même jour, la liberté de l'Italie et l'empire de l'Orient, sans qu'à peine, à travers ces déchirements, un regret se fit entendre, à peine une plainte, à peine ime pitié. L'Orient était mort sous la piqûre de l'aspic; Rome était morte sous le poignard de Brutus. Mainte- nant dans ces débris, si lentement réparés par le géni^
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et par la volonté d'un seul homme^ celui-là qui veut être quelqu'un (esse aîiquis), et qui déjà ne s'est pas fait sa part dans la ruine universelle, aura grand'peine à se frayer un cliemin. La ruine est un obstacle à toute chose; elle brise en tombant ; et^ tombée, elle arrête.
Horace^ en ce moment de sa jçunesse à Tabandon^ et son dernier patrimoine étant parti, son père mort, n'eut pas un doute de sa fortune. 11 eut foi dans son étoile ; il se savait un poète ; il était^ sans obstacle et facilement^ le premier poëte du nouveau règne^ avec Virgile^ et tout de suite il se manifesta. . . comme on fait toujours quand on est jeune, ignorant, superbe et dédaigneux : il se manifesta par la satire. Ebl qui le nie? Ils ne sont que trop communs, ces enfants de TEnvie et de l'Injure, qui commencent par la violence , heureux pour peu qu'on les mette au premier rang des fléaux de leur cité natale.
Ils viennent. .. on ne sait d'où ils viennent ! Us n'ont pas de famille, ils n'ont point de patrie, et pas un brin de courage ou d'honneur; ils n'ont rien, rien ne les gêne ; ils n'appartiennent à personne, et personne aussi qui s'oppose à leur rage. Ils s^intitulent : les réformateurs des hommes et des mœurs de leur temps, o Pour réformer les mœurs, il faut en avoir, » disait Montesquieu. Parole de pédant! Pour réformer les mœurs (interrogez les satiriques du carrefour!), il faut mordre à tout venant, à tout hasard, et tant pis pour le réformateur, s'il ren- contre à sa première sortie un coup de honte et de malheur! Témoin, chez nous, les deux ou trois biogra- phes, fils de la bourbe et de ta nuit, bouche ou gueule
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pleine de viande et d'injure^ qui ont jeté sur les plus honnêtes gens une bave inerte^ un venin débile, une impuissante morsure^ et qui tout d'un coup dépouillés^ fouettés, foulés aux pieds par leurs victimes, sont reve- nus^ de cette abominable arène, écrasés^ déchirés, mutilés, laissant aux ronces du chemin les plus tristes lambeaux de leur corps et de leur esprit.
Certes, la biographie infamante existait avant Horace; elle s'était déjà attaquée à tout ce qu'il y avait de sage et de glorieux dans la ville éternelle ; elle n'avait épargné personne et pas même l'empereur, qui n'avait pas grand souci des libelles dilTamatoires S et les abandonnait volontiers au mépris public. Nous ne sommes pas de l'avis des grands critiques, lorsqu'ils soutiennent qu'Ho- race est à peine un satirique : a Horace ne savait pas , disent-ils, la véhémence et la fureur de ce grand art ; il ne pouvait pas en deviner toutes les colères; il plai- sante, il rit, il ne sait pas mordre... Attendons Juvénal i u
Juvénal? Et pour qui donc prenez-vous Archiloque, dont chaque parole élait un coup de stylet? Lui-même un satirique, un railleur, Aristophane (celui-là aussi n'y allait pas de main morte !) disait « que les plus longs ïambes d' Archiloque étaient les meilleurs! b Non, non ; ce n'est pas l'exemple et la leçon de la satire, ce n'est pas la colère, et ce n'est pas le mépris qui ont manqué au jeune Horace; il avait appris aux grandes écoles
4 . « Sparsos iu curia famosos libellos nec expavit, nec magna cura redarguit. » (Suétone.)
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comment on tue... et même il n'avait pas besoin d'inter- roger les satiriques grecs ^ il avait sons les yeux^ et tout récent, écrit par une plume inconteslablement éloquente et souveraine^ un modèle accompli de haine, d*injure et de malédiction : a Les hommes nouveaux, naguère, se recommandaient par leur mérite et par leur vertu ; à celte heure, ils disputent, avec les plus nobles, de dupli- cité, de trahison, de fraude et de brigandage... » Et plus loin : c( Rome a perdu toute espèce de justice, de dignité, de bienséance... Elle obéit à la débauche, à Tavarice, à Torgueil ! C'en est fait, morte est la probité 1 On ne voit plus chez nous que rapine et brigandage ! Tu veux mes champs, tu m'exiles; tu veux ma maison, tu m'égorges!
a Les plus honnêtes ne rêvent que tableaux, statues, vases ciselés, les richesses les plus rares de notre cité dés- honorée; on ne sait plus chez nous le nombre des repris de justice, des parricides, des parjures, des meurtriers et des empoisonneurs ! »
Voilà, qui le nie? une abominable satire ! Or, ce véhé- ment satirique avait nom Saliuste ! A celui-là, rien ne manque pour être aussi terrible , aussi redoutable que Juvénal, rien que l'honneur, la probité et restimc des gens de bien; rien qu*une honnête et loyale vie! A ce compte, il n'était pas un satirique, il était un déclama- teur; il n'était pas un philosophe, il était un sophiste; on le lisait avec admiration, mais sans croiro à son blâme, à sa louange, à sa parole ! 11 traînait tout ensemble, à sa suite, l'admiration et le mépris; semblable à ce parjure dont il est parlé dans Tacite... <k II n'hésitait pas
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à se vendre^ il n'hésitait que sur le prix : dubitante <juanii se venderet. »
Au fait^ ne disons pas que l'exemple de la Satire âcre^ odieuse^ personnelle ait manqué au satirique Horace... Il savait très-bien comment on fait d'une plume un poi- gnard^ mais il savait aussi qu'il y a des limites qu'un galant homme ^ honnêtement^ ne saurait franchir; qu'il faut laisser aux furieux les colères^ aux forcenés Vindi- gnation féroce; enfin, il savait que s'il faut reconnaître, en effet; le vif penchant des plus honnêtes gens à s'amu- ser des choses malhonnêtes (Cicéron parle ainsi au cha- pitre de VOraieur), le poëte et l'écrivain qui s'honorent eux-mêmes font leur premier devoir d'opposer une digue à ces mauvais penchants de l'esprit humain .
Donc^ pendant que les satiriques de profession ne con- naissaient pas de limite à leurs fureurs, toute la crainte d'Horace est de paraître un peu trop cruel : nimis acer/ Sa satire obéissait à la prudence, à la grâce du discours familier. De là, le charme et l'attrait. Rien qu'à la tour- nure, à la vie, à l'accent de sa première satire, au ton qu'il a su prendre, aux victimes qu'il a choisies, on voit qu'Horace a trouvé le vrai sentier qui doit plaire aux honnêtes gens, et qui le doit conduire, à travers la honte et le rebut de la ville (apud sordem urbis et fœcem), à ce méchant ramassis de petits vices, de petits coquins^ d'humbles trahisons, de médiocres vanités^ dont se composera tantôt sa comédie aux mille actes divers. C'est bien dit : sa comédie. . . 11 n'a pas d'autre ambition que d'être une façon de poëte comique et d'approcher de
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l'ancienne comédie, . . Il aurait bonte^ il aurait peur d'aller sur les brisées d'Arcbiloque, engraissé de paroles âpres et injurieuses; il n'appartiendra jamais, tant qu'il sera le maître absolu de son art poétique, à cette race de médi- sants a funeste à tout le monde, et dont les mœurs sont semblables aux mœurs du renard ! »
Qui parle ainsi? Pindare. On dirait, à Tentendre, que le grand lyrique athénien a présidé, par ses conseils, aux satires du poëte latin, a Moi, le seul appelé pour le bien commun! d disait-il en parlant de soi-même. Horace était plus modeste.
«Hélas! disait-il, il y a dans Rome une foule de bons esprits qui vous proposeraient de faire, en un jour, mille vers aussi bons que les miens! d Poëte satirique, il ne voulait assassiner personne. 11 disait : a Ha muse et moi ! D (Rome et moil disait Auguste) nous sommes con tents, pour peu que, par-ci par-là, nous corrigions un petit vice! Autant que nous le pourrons, ma muse et moi, nous nous maintiendrons dans les justes limites; nous avons tant de bons conseils à donner à la ville qui nous écoute, et tant de piquante ironie à son service! Et de même que nous adresserons à Mécène le premier livre de nos odes, nous donnerons à Mécène le premier livre de nos satires. Le nom de Mécène est une garantie, et nous voilà forcés de nous maintenir dans la réserve et dans la dignité des gens de goût. « Rien de trop! » pas trop de colère et pas trop de cruauté. En vain la pau- vreté, mauvaise conseillère, el les premiers feux de la jeunesse, en vain tout ce qui nous manque, et tout ce
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qu'il nous faut conquérir, nous poussent à maudire^ à médire^ à calomnier, à porter envie à la fortune, à la renommée, au succès...; il n'y a que les plus lâches et les plus vils esprits, Mœvius la civette et Bœvius le bouc, qui s'abandonnent à ces choses impies. »
Pour tout dire, il n'est pas homme à manquer de prudence, ou, si vous Taimez mieux, à manquer de bon goût, même en sa première satire ! Il sait très-bien qu'il ne peut être, à son tour, adopté dans la grande cité que pour les rares et précieuses qualités d'un vrai poète. lien veut aux sourires de Rome et non à ses frayeurs... ; il ne remplacera pas le talent par le scandale, et la bonne humeur par des injures de crocheteur.
11 veut plaire, et, pour commencer, il demande au pre- mier passant «ce qu'il y a de nouveau?» — Grands dieux ! Ce qu'il y a de nouveau? Mais ne savez-vous pas, jeune homme aux yeux noirs, que Tigellius est mort à cinq heures du matin? — Qui, Tigellius, l'ami de Jules César, son chanteur favori ? — Lui-même I Ajoutez qu'il était la corruption en personne, et qu'il en avait donné des leçons à toute la jeunesse! Et puis des volontés, des fantaisies, des caprices, en avait-il assez, ce malheureux Tigellius ? 11 passait sa vie entre les plus grands seigneurs et les plus vils parasites ; il appartenait à César, en même temps il était l'ami des derniers saltimbanques. Quel coquin! mais aussi quel crédit il avait dans Rome, à ce point que celui-là passait pour un citoyen courageux, qui ne saluait pas ce Tigellius. Tel est le héros de la pre- mière satire d'Horace, et voilà son entrée !
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Jugez de réionnemenl de Rome en lisant cette attaque au bouffon de César ! Horace , en même temps y prend à partie^ et dans un langage si nouveau^ avec tant de bi)l esprit^ ce qu'il y avait de plus rare et de plus charmant dans cette société nouvelle ^ autour du trône à peine dressé : Malchinus^ Fufidius^ Cupiennus^ tous avares^ tous usuriers^ tous acharnés à leur proie au milieu de ces fortunes subites et volées. Une fois lancé dans cette voie où Mécène le suit d'un regard content, notre Horace interpelle, avec des rires charmants, Sal- luste pour ses adultères cachés, Huréna pour ses prodi- galités publiques. Il rit de Tamant de Fausta, battu de verges, et mutilé par la main de sa maîtresse ; il rit de Cérinthe, au cou décharné et chargé de perles; il rit de Cassia, qui ne sait plus rougir! 11 rit de tout le monde, il rit de Galba ! Mécène lui-même a son coup de griffe en passant; ce Malckinm ambré... c'est Mécène...; une pluie, une grêle... un vrai sauve qui peut!
Comme il parlait, ce nouveau venu dans Tarène, une belle langue active et sonore, que lui-même il avait faite, comme il introduisait dans Rome une comédie inattendue, où chacun reprenait son visage et gardait son nom propre, il y eut un véritable enchantement à l'entendre. On s'étonnait de son courage; on admirait ce talent si rare , et chacun répétait à Tenvi ces vers char- mants qui montaient, soudain glorifiés par l'admiration publique, au rang des proverbes ! Quelle fête! En même temps, que d'espérances parmi les vaincus, lorsqu'ils voyaient ce tout jeune homme, ami de Rrutus, faisant
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bonne et prompte justice d^un tas de parvenus sans mérite...! Ce fut donc comme une révélation soudaine^ celte première satire où, pour la première fois^ parmi les gaietés de la ville^ apparaissait le nom du jeune Horace^ à tous les curieux de beau langage et de courageuse poésie... En ce moment, pour peu qu^Horace eût appuyé sur cette corde inattendue, il devenait redoutable et populaire en vingt-quatre heures... Admirez cependant la modération et le goût de notre poète ! Sa première satire est la plus violente de celles quMl ait faites !
À. peine il eut compris sa violence, il revint en hâte à la modération de son esprit, au secret de toute sa vie et de tout son art, au Rien de trop I a Rien de trop ! x> C'est le refrain de la deuxième satire : il faut se méfier de tous les excès, surtout des excès de la vertu. Même, en songeant aux cruautés de Zenon, uq de ses maîtres athéniens, notre ingénieux moraliste va prendre en main la défense de mille imperfections toutes charmantes, et qui ne font de tort à personne. c( Avant tout, nous dit-il, soyons bienveillants les uns pour les autres. » —Puis, comme il se souvient qu'il écrit une satire, et non pas un traité de philosophie, il arrive, en riant, à se mettre en cdlère contre Sisyphe, le nain de Marc-Antoine, et contre Hermogène le chanteur , sans oublier ce vil Ti- gellius, et ce Crispinus faiseur de méchants vers.
<yétaient les gens à la mode en ces premiers temps . du règne; ils avaient profité les premiers des troubles et des guerres de la cité ; ils étaient naturellement mé- chants, ombrageux, ennemis de la lumière, amis du
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silence, et toui disposés à se fâcher; mais comme ils voyaient rire autour d'eux, ils ne se fâchaient guère. Au contraire, ils supportent volontiers ces flagellations légères qui leur viennent non pas d'un héros, non pas d'un martyr ou d'un stoïcien de profession, mais d*un poëte, assez peu jaloux de se montrer inflexible ou rigide au delà de ce qu'il faut être. Il gronde à ses heures, il se fâche au bon moment; puis, bien vile, il se calme, il s'apaise, il entre en grande composition avec les défauts d'autrui, par sympathie, et, disons tout, par respect pour ses propres défauts.
Comme il n'est pas homme à beaucoup se contraindre, il n'est pas homme à peser trop lourdement sur les vices d'alentour : c'est le satirique indulgent et de bonne foi. Athénien à la romaine, et s'il adopte Auguste, oubliant trop vite qu'il fut un soldat de Brutus, c'est beaucoup parce qu'il ne sait comment résister à la toute-puissance, et beaucoup aussi parce qu'il comprend que le génie italien vient d'échapper à l'invasion du génie oriental.
En sa double qualité de Romain et d'Athénien, Horace a rejeté avec le plus profond mépris les arts, les pas- sions, les poëmes, les mythes, les peuples et les rois de l'Orient. Et, de même que Cicéron ne pardonnait pas à Cléopâtre une visite qu'il lui avait faite et qu'elle avait dédaignée, Horace haïssait, de tout l'amour qu'il portait à la ville d'Athènes, Antoine et Cléopâtre, ces deux Orientaux qui avaient tenté de corrompre et d'amener à leurs mœurs la Grèce elle-même. Il les haïssait en poète,
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en artiste^ en véritable enfant d'Apollon et des Muses.
En ce moment de sa poésie acceptée et déjà chère à Rome^ il comprend que si la liberté de Rome est perdue^ au moins^ pour ce qui touche à Fart moderne^ à l'art d'autrefois^ Rome est restée à côté de Cicéron et de Cé- sar^ de Scipion et de Paul-Émile. Dans ces ruines que releyait et soutenait la main du mailre^ l'esprit humain restait romain^ la langue nouvelle obéissait aux lois an- ciennes. Si les anciens chevaliers faisaient place aux Na- sidienus, aux Naevius^ à un tas de parvenus enrichis dans les bas-fonds de Tusure et du monde abject ; si le sénat se recrutait parmi la noblesse provinciale, et, qui pis est, parmi les vaincus'de Rome : Africains^ Gaulois^ Espa- gnols^ Syriens même^ et si le nouveau maître était en quête de sénateurs parmi les nations où les anciens Romains n'auraient pas su trouver un bon esclave^ au moins l'honneur de la poésie était sauvegardé par le maitre absolu de toutes ces âmes.
Auguste avait sauvé ^ de toutes les ruines qu'il avait faites^ le sens lettré^ le goût latin^ l'amour de la belle forme et l'accent des anciens. Quant à préférer, dans la satire nouvelle, une douce gaieté, une innocente ironie, aux plus violentes fureurs, Auguste avait, certes, de bonnes raisons pour approuver ce ton nouveau de la satire. En sa qualité de mniire (il n'aimait pas qu'on lui donnât ce nom-là, tant il l'avait mérité !}, il s'était vu exposé à ces violences que Rome appelait famosa epi- grammata, des épigrammes difiTamatoires. Valérius Ca- tulus avait fait de sa vie entière le sujet d'une flétrissure
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éternelle : jP^rpefua stigmatay disait Suétone; Auguste eut même assez de courage et de bon sens pour suppor- ter patiemment la lecture de ces lignes impitoyables que le temps n'a pas respectées^ et qui se sont perdues^ parce qu'elles avaient outrepassé le but.
La troisième satire d'Horace est d^m ton plus calme et plus doux même que la seconde satire ! On y voit déjà rhomme habile et prudent qui^ plus il réussit à dompter l'opinion publique^ et plus il redouble de bonne grâce et d'attention à frapper sur tout le monde^ à n'offenser personne. En ces vers d'une excellente facture apparaît^ pour la première fois (c'était commencer bien Jeune, à vingt-cinq ans), la louange exquise de la médiocrité, celle charmante voisine et compagne de la pauvreté fière et contente. En même temps, il rattache, heureu* sèment, sa douce satire, à l'histoire du bonhomme Ofellus, une autre victime des triumvirs. Ici apparaît, encore une fois, la confiscation du laboureur par le soldat :
Haec inea sunt, veteres migrale coloni . . .
Le dirai-je? pour Teffet du drame et pour l'indigna- tion qui s'en exhale, Ofellus, à mon sens, est de beau- coup préférable à Mélibée. Ofellus, le Mélibée d'Horace, a donc perdu son domaine; hier, il en était le légitime propriétaire, il s'est fait aujourd'hui le fermier de son propre bien :
Celui qui s'était vu Corydon ou Tyrcis Fut Guillot, et rien davantage. . .
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Puis comme il est écrit là-haut que le bien volé ne profite guère, le soldat spoliateur^ obéissant à tant de TÎces qu^il avait ramassés dans ses conquêtes, eut bien- tôt dévoré le domaine d'Ofellus^ pendant que Tancien propriétaire^ à force de travail^ d'économie et de pru- dence^ rachetait aux créanciers de cet affreux soldat rbumble domaine de ses ancêtres. Il est très- superbe, et très-digne qu'on Fimite, Ofellus; il n'a pas^ tant s'en faut^ la lâche résignation de Mélibée; il n'aurait pas voulu tendre au vainqueur une main suppliante^ comme a fait Tityre ; il se défend, il se protège en personne; il dit av€c le Bonhomme : Travaillez, prenez de la peine l
0 la déshonorante histoire^ cette histoire des confisca- tions ! Que de poètes elle a frappés ! Elle commence aux domaines de Hélibée^ au*champ d'Ofellus; elle accompa- gne à réchafaud André Chénier, dépouillé de tout son bien... À peine elle s'arrête au petit jardin de Jocelyn :
Revenir étrangère aux champs de ses aïeux,
Jeter un œil furtif sur la chère demeure
Où Ton naquit, sur l'herbe ou Tarbre qui vous pleure,
Craindre qu'on vous impute à crime ce coup d'œil. . .
Tel est le vrai caractère de cette aimable et troisième satire^ disons mieux, de cette comédie. Elle obéit à des lois que le poète s'est imposées, qu'il ne saurait enfrein- dre; elle tourne, eu riant, autour du ridicule, et, dédai* gneuse des colères inutiles, elle est contente, pour peu qu'elle ait châtié, sans trop de tumulte, un avare, un débauché, un malhonnête homme, un juge effronté* une
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mauvaise ûlle^ un mauvais poëte, quelque sénateur dif- famé, quelque chevalier ruiné par ses propres affran- chis, ou quelque garde du trésor qui n'aura pas su gar- der son propre bien. Horace n'avait pas d'autre envie^
m
et dès qu'il eut fait sa place au milieu de la belle société romaine, il fut bien vite au bout de ses intelligentes cruautés K « J'ai beaucoup de flèches dans mon carquois^ qui se font sentir aux gens d'esprit, d
Pindare en ceci se vantait d'un bonheur qu^Horace eût pris pour un grand obstacle. Au contraire, il aban- donna la satire aussitôt qu'il eut fait ses preuves et s'en rei^int , -en vrai jeune homme , aux amours^ aux élégances^ aux belles passions de la jeunesse. Iln'é* tait pas né (c'étaitla volonté des Muses I) pour être un furieuR^ un Perse^ un Juvénal, un Tacite, majestés voi- sines de l'épouvante^ un de ces hommes terribles comme la vengeance^ inspirés comme la justice^ implacables comme le châtiment; et de même qu'il fut le premier à s'amuser de ses propres malices^ il eut bientôt rejeté^ loin de ses mains bien lavées^ la ronce d'Archiloque atuo dards sanglants. Il disait avec Sophocle : a Nous ne sommes que des images vaines ou des ombres légères! i> A quoi bon tant s'inquiéter de corriger les mœurs et les hommes ? Fi de ces rires où je n'aj que ma part 1 Viens^ ma jeunesse; accourez mes vingt ans.
i • Ici, je Voudrais bien qu'il me fût permis de rappeler au lec- teur une humble et patiente traduction des Œuvres d'Horare, par M. J. Janin, publiée naguère chez M. Hachette, en deux éditions, et non pas sans quelque approbation.
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Désormais, je yeux me souvenir de Sapho, d'Anacréon, de Pindare, et prouver à Rome allenlive que ce n'est pas pour rien que j'ai fréquenté les grands lyriques. En effets maintenant qu'il était accepté comme un poële^ et que Rome entière savait son nom^ il pouvait choisir dans tous les genres de poèmes : ode^ élégie^ épigramme, épitres ou satires^ à condition qu'il y serait excellent. Tout lui était ouvert : le palais^ la maison, la rue et le carrefour^ la campagne et le forum^ Baies et ses délices, les petites maisons et les grands portiques^ remplis de ce que la jeunesse romaine avait de plus rare et de plus charmant. Déjà les jeunes gens le saluent et rappellent; déjà les plus belles courtisanes le reconnaissent par un sourire. Ils aimaient le bel esprit^ ces jeunes gens de la Rome nouvelle; elles aimaient la poésie, autant pQjit-étre que la fortune, ces belles élégantes.
Ce jeune homme était de ceux que Ton regarde, aussitôt que leur nom a fait son chemin dans la ville; il avait les yeux noirs; de beaux cheveux^ et bouclés, couvraient son front intelligent; sa taille était courte et vigoureuse ; un grand air de fraîche et brillante santé, du feu plein les yeux et plein le cœur ; seulement^ parfois^ ses yeux étaient un peu rouges. Fils de Tinspiration^ il avait toute la grâce de sa mère!
Comme il haïssait la pauvreté pour toutes sortes de motifs, surtout « parce qu'elle nous rend ridicules d (c'est un mot de Juvénal), il avait acheté une humble charge de scribe au trésor, et sa charge^ aidant son zèle et les conseils que lui avait donnés son père, il eut
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bientôt sa maison^ ses deux esclaves^ une belle toge en vraie pourpre ^ en un mot tout ce qui constitue un homme élégant^ bien posé dans le monde, et qui ne fait honte à personne, envie à personne. On peut s^en fier à cet homme-Ut pour le choix de ses amitiés^ de ses habits, de ses protecteurs, de ses trai^aux, de ses passions de chaque jour. Ce n'était pas pour rien, qu'il était un fils de ritalie, un Athénien des grandes écoles^ capitaine à dix- huit ans, poète à vingt ans, sceptique, et pourtant fidèle aux dieux du Capitole^ ami des belles choses^ amoureux des faciles contentements.
Il arrivait à Theure suprême de la transformation universelle, sous une intelligente et bienveillante domi- nation agréable à la multitude , au milieu de la paix profonde et terrible qui devait tant peser sur ce monde romain, cette paix de servitude et de dépendance où tout est mort, parmi ce qui n'est pas déshonoré.— « Pour moi; disait un vieux sénateur de cette époque, à tel point je suis découragé; que j'aime mieux m'entyranniser doucement, que de combattre encore, même avec l'es- pérance de la victoire.» Ainsi allait le monde, obéissant à la nécessité. Que pouvait faire Horace, un vaincu, un fils d'affranchi, contre la dociUié de Tunivers?
C'était déjà beaucoup d'avoir regretté à haute voix les anciens rois, les vieilles mœurs, la vie à l'ombre de l'autel domestique et les anciens dieux de la patrie... Va plus loin, tu t'exposes à n'être pas suivi. Parle plus longtemps la langue austère de la Sabine aux Romains de l'empire accompli, pas un qui t'écoute.
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98 HORACE £T SON TEMPS.
D'ailleurs, quelle force et quelle autorité cette aimable et très-innocente satire pouYait-elle attendre à Rome, au temps d'Auguste-empereur, au milieu des divorces^ des trahisons, des adultères? Allez donc corriger Memmius^ nouveau Ménélas^ enlevant la femme et la belle-sœur de LucuUus; essayez de démontrer à la sœur de Clodius la nécessité de garder la maison, et de filer sa quenouille i ; et Caton lui-même^ Caton d'Utique^ cédant sa propre épouse à Forateur Hortensius^ et l'épousant une seconde foiS; enrichie^ il est vrai^ par son divorce avec ce mari, si tôt remplacé... essayez de corriger ce vieillard impla- cable avec une épigramme! Autant vaudrait démontrer à la femme de Cicéron qu'elle se déshonore, épousant Sallusle> le plus cruel ennemi de son premier époux.
Horace a donc bien fait de quitter la satire avant d'être quitté par elle. Enfin, qui lui voudrait faire un crime de n'être pas arrivé^ tout de suite^ au silence^ à l'étude^ à la vie austère, à son champ de la Sabine, avant d'avoir traversé Tibur, Formies^ Arpinum^ Pré- neste et Gaëte^ Baies et les eaux de Pouzzoles, et tant de lieux charmants et célèbres,— p/t»rtmi el laudatissimi in his loci$^? Ou seulement essayez de résister^ si
4 . Cicéron a dit un mot charmant^ mais un peu vif, de cette sœur de Clodius : « Ma sœur, disait Clodius, en sa qualité de femme du consul, dispose de tant de places au théâtre, et pourtant c^est à peine si elle peut lever un pied en ma faveur! — Bon, reprit Cicéron, en s'y prenant bien, on lui fait lever les deux pieds. »
2. c Je lisaiS; et je relisais ces jours passés, pour la centième l'ois, les épitres de Cicéron à ses amis; c'est là qu'il faut apprendre à badiner agréablement. » (Racine, 7 juillet 4698.)
HORACE ET SON TEMPS. 99
jeune, à rentrâtnement des faciles amours, au luxe in* génieux des plus belles courtisanes^ aux séductions de la voix , de la parure et du regard !
Ces reines d'un jour accomplissaient^ race éternelle- ment changeante et la même^ un mystère infini de ira- faisons^ de fhensonges, de dilapidations de toute espèce. A tant de siècles^ ces servantes de Cupidon se ressemblent de telle sorte^ quMl faut absolument qu'elles soient de la même race. C'est le même sourire et le même regard^ le même pli de la robe provocante et le même agace- ment du soulier neuf. Du portique d'Octavie et du por* tique d'Agrippa> aux Champs-Elysées à Paris^ elles vont^ cesfantAmes^ montrant... tout ce qu'elles peuvent mon- trer^ et cachant le reste avec tant d'art qu'elles feraient moins en le montrant. Phryné le CrihXt a laissé^ après elle, tous ces enfants perdus de sa vanité^ de sa gour- mandise et de sa paresse. Elle est née esclave, et que d'esclaves elle entraîne en ses sentiers !
La courtisane antique avait cependant^ sur la fille errante de nos jours, plusieurs avantages incontestables. Elle était élevée avec le plus grand soin par des maîtres habiles; elle apprenait dès le berceau, aux meilleures écoles de l'industrie amoureuse, l'art de plaire et de tromper; elle savait, avant d'entrer dans le monde en* chanté des passions de la jeunesse^ une foule de belles choses dont nos filles de joie et de malheur sont parfai- tement ignorantes : elles savaient lire^ elles savaient écrire et danser ; elles chantaient sur une lyre d'ivoire> ornement précieux de leur main souveraine, les belles
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cbausons que faisaient les poètes. Bien plus^ 6 louange énorme!... elles étaient saines^ et c'était Tusage enfin... parmi les jeunes gens qui se respectaient dans leurs amours^ d'attendre au moins que leur belle esclave fût affranchie, afin qu'elle pût librement choisir son cheva- lier ou son consul. Mais aussi quel empressement, autour de ces faU>le$ mortelles dont les poètes ont fait des divi- nités sur leurs autels ! L'un disait : v Voyez^ je suis jeune et beau^ et chevalier, prenez-moi; je serai proconsul dans huit jours I » L'autre était sénateur et portait légè* rement un des grands noms de la grande histoire ; ou bien^ le plus souvent, quelque homme enrichi dans le commerce des blés^ Trimalcion, par exemple, était, par ses richesses et ses profusions, le préféré de la belle.
Rome entière s'occupait de ces amours, comme on s'occupe aujourd'hui d'une nouvelle danseuse, à l'Opéra, dans le tas de la danse... Notre Horace, au départ, n'a guère aimé que des affranchies. Virgile aussi, on sait le nom de sa maîtresse... une esclave, Plotia Hiera, affranchie de Plolius Tusca! Plus tard, il fut l'amoureux de la femme de Yarius, dont lui, Virgile, il faisait les vers; comme au siècle de Louis le Grand, La Fontaine, amoureux de la Cbampmeslé, rimait, pour plaire à la dame, les comédies de ce bon M. de Champmeslé. De cette œuvre à double sens, la Coupe enchantée est sortie. On ne voit pas, tous les jours, pareil enchantement sortir de la collaboration de l'amant et du mari !
Au temps d'Horace, aux premiers jours de sa jeunesse/ il y avait encore, au premier rang des galantes affran-
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chies, quelque innocence et quelque pudeur. UArl d'ai- mer n'ayait pas encore exagéré l'empire et les ambitions de ces dames. Elles obéissaient, sans trop de souci du lendemain, à Tépicurisme enivrant de Theure présente.
Elles ne redoutaient^ pas pour leur propre compte, le luxe d'une faiblesse^ un peu de dévouement et de passion. Plus d'un pauvre homme eut accès auprès de ces coquettes; on a revu souventes fois^ dans le boudoir vénale un instant glorifié par leur dévoue- ment^ les amours pastorales d'Églé la naïade, avec Linus le berger. Ils appelaient cela^ les poêles Horace^ et Ti- buUe^ et Properce^ d'un mot intraduisible... venustasf
Ajoutons que dans ces premiers temps des romaines amours^ les grandes dames^ les patriciennes, la matrona
«
patens de VArt poétique, n'avaient pas gâté, s'en mê- lant, la profession des courtisanes. La dame romaine a conservé jusqu^au moment des corruptions défini- tives, et sans rémission ; le profond respect qu'elle avait d'elle-mêmet; elle était restée une espèce de Vestale invisible et forte^ entretenant le fen sacré du toit ' domestique, et veillant sur l'honneur de la maison.
Que TOUS dire? Il y avait encore, à cette heure, des maris qui répétaient le mot de César : a La femme de César doit rester même en deçà du soupçon. »
Nous voilà, tout à l'heure, à VArl iVaimer. Ovide est le premier de ces poètes de l'amour qui ait célébré des amours adultères, et qui s*en soit vanté ; en revanche. . . il a chèrement expié sa. fantaisie, et plus d'une fois, sans doute, en ces retraites sauvages où il était le barbare, il
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aura cruellement regretté de n^avoir pas lu^ avec assez de ,zèle et de déférence^ la vive satire où le poëte Horace a raconté le danger des bonnes fortunes. Ah! que de peines amoureuses. • • et pour quoi? et pour qui !
Parmi les lettres de Cicéron à son cher Atticus^ le maître de ses élégances et le confident de ses meilleures passions^ il en est une dans laquelle on retrouve agréa- blement le grand philosophe à qui Ton doit cette remar- que ingénieuse et parfaitement inattendue au milieu d'un cours de philosophie : que les femmes sentent ban, quand elles ne sentent rien ^ »
Cicéron^ le chaste et le pieux^ Thomme austère et con- sulaire^ raconte à son confident qu'il a soupe avec une des trois Grâces que la mode avait adoptées : Origo, Ar- buscula et Cytbéris. Il a soupe avec CytbérisI C'était une imprudence^ il en convient; mais il n'avait rien de mieux à faire ; il avait lu Platon tout le jour^ et l'heure du sou- per étant venue/ il s'est rendu au souper d'Eutrapêlus. c( Cythéris en était^ mais elle était assise au-dessous du maître de céans. » Je vous entends d*ici : Quoi ! dites- vous^ Cicéron en cette compagnie^ un homme que les Grecs étaient curieux de voir? Au fait^ je ne m'atten- dais pas à rencontrer Cythéris ; au pis aller, je dirai comme Aristippe en parlant de Laïs : a Je la possède^ « elle ne me possède pas!» Je la possède 1 est une hâblerie innocente, et Cicéron ne Ta pas possédée.
^ . Cicéron parlant d'une danseuse : « Elle effleurai t, disait-il, de ses pieds charmants, avec tant de mollesse et de grâce, une route semée de délices! » Pedes faceii ac delieiis ingredienti molles.
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Il aimait trop Tétude et le repos ! a Attendez-Tous^ écrivait-il à son cher Eutrapêlus^ à recevoir un hôte modéré en toute chose, il rit volontiers, il mange assez peu ! » C'était vrai tout cela K
Vous conviendrez cependant qu'Horace avait bonne grâce à déjeuner avec les dames qui soupaient avec Ci- céron lui-même, et qu'un jeune chevalier romain, brûlé des feux de la jeunesse, poète et jovial, avait naturelle- ment la préférence sur un personnage consulaire. Ajou- tez ceci, que, dans tous les temps, de Pindare à Délie et TibuUe, de Gallus à Lycoris, de La Fontaine à madame Favart, de Voltaire à mademoiselle Lecouvreur, de Li- sette à Béranger, le poète et la courtisane ont récité les duos de l'amour. Us s'entendent à merveille en toutes les choses de Toisiveté, de Télégance, et du bel esprit. Fille et fils du hasard, celui-ci vit de son esprit, celle-là de sa beauté. Ils dépensent en vrais prodigues ces for- tunes passagères; celle-ci, contente d'être immortelle dans les poèmes de son ami; celui-ci, content d'être heureux dans les bras de sa maîtresse. Ainsi vivaient florissantes, inconstantes, autour des poètes et des rois de la vie éternelle, ces héritières de la nation éternelle et miraculeuse, la nation qui n'engendre point*, ces fantaisies et ces grâces presque décentes dont le nom a traversé tous les siècles et sourit encore aux jeunes transports : Néère et Pyrrha, Lydie et Glycère, Galatée et Tyndaris, Lycée, Chloé, Lalagé la babillarde (Xa^ayeiv),
4 . Non multi cibî hospitem, sed muiti joci. 2. Gens aeterna in qua nemo nascitur.
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Phillis^ et Yous^ Cinnare^ ô rapace !... Et pourtant^ Cin- nare, 6 bonne Cinnare (Horace ainsi la nommait), vous vous êtes donnée au poëte^ il s'en vante ; il a fait de ce don charmant une part de sa gloire. . .
Holà! sa gloire^ elle était de bonne composition, tant qu'il fut jeune, et la voilà :
Déjeuner, boire, au bain, rimer, souper, dormir * !
Ah ! la jeunesse, il y faut croire ! 11 y faut obéir. Jeunes gens, prenez bien soin de vos belles années ! (( Allons, des parfums, des lyres, des coupes remplies, des sonnets galants, des lettres passionnées, et, des deux parts, les trahisons les plus charmantes; tant de cou- ronnes, tant de festins et tant de fleurs ! Jeunes gens, vivons ! aimons ! buvons !... » Le premier qui flt entendre aux oreilles romaines ce terrible et fatal conseil, ce n'est pas Horace, écrivant ses satires et même écrivant ses amours. II rêvait les honneurs de la poésie inspirée ; il savait qu'il était un poëte lyrique ; il savait qu'un poète est rarement respecté à donner ces tristes conseils ; enfin le grand malheur : se fermer le vaste espace où Pindare avait déployé ses larges ailes.
Cherchez avant Horace, au milieu des lettres de Cicé- ron, un tableau frappant des doutes et des renoncements de cette époque; écoutez ce que deviennent les grands
4 . M. Hugo a dit cela autrement :
Le banquet des amis, et quelquefois les soirs,
Le baiser jeune et frais d*une blanche aux yeux noirs.
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esprits au commencement des révolutions^ et comprenez, par cet exemple^ à quel point notre Horace oubliait les champs de Philippes et la \oix de Brutus.
« — Nous avons perdu, non-seulement la sève et la substance de ^ancienne république^ mais encore il nous faut renoncer à son apparence, à son image.— Elle n'a plus rien qui nous soit sympathique^ et vous devez être un homme au désespoir ?-~Moi? pas le moins du monde. Adieu la république^ eh bien! je m'en console au bar- reau. Avocat^ je mène une vie active et paisible^ honorée et brillante^ et je ne m'inquiète guère de quelle hauteur je suis tombée quand je vois à quels abîmes j'échappe enfin, et que je me retrouve en ma belle maison de la ville, au milieu de mes agréables maisons des champs. Pourvu que je philosophe^ a mon aise, ^avec deux ou trois amis, tout peut se rompre autour de moi, tant me voilà guéri de cette inquiète et maladive sensibilité, si funeste à mon repos ! Frappez sur mon cœur^ il est mort ! Ha sensibilité^ je n'en ai plus. Moi, ma famille et mes amis, voilà tout ^ » *
Qui donc, entendant ces tristes paroles de Cicéron, ce grand sage, et le voyant se soumettre, avec ce contente- ment étrange, à la loi suprême^ à la nécessité^ voudrait reprocher à notre Horace les tendresses de la tendre Ba- ri ne, et les rendez-vous de la blanche Néobule ? Qui lui voudrait imposer Canidie, une empoisonneuse, et qui le détournerait de la fenêtre où Ghloé, souriante, attend son
1 . Cicéron à Atticus.
lOG HORACE ET SON TEMPS.
amoureux perfide!... Ah! Chloé! Elle avait cependant un mari légitime... un mari de Toscane^ un mari capi- taine. . ., autant d'excuses à Tinfidélité de la belle. Il y avait aussi Py rrha^ Tinfidèle et la charmante. 11 la surprit, un jour^ avec le jeune Sybaris^ dans la même grotte où lui-même, Horace... Ah ! Pyrrha I Lydie aussi^ elle était infidèle^ et pourtant^ Lydie était la préférée. Elle arrivait soudaine^ elle partait mécontente ; hier elle appartenait à Télèphe^ aiiu^^^^^^^bui Lydie appartient au jeune Calais; elle avait vu des rois à ses genoux; des hommes d*État se disaient ses esclaves; telle^ Yolumnia la comédienne^ en litière au milieu des licteurs de Harc-Antoine.
Elle est la cousine de Manon Lescaut^ cette Lydie^ et sans cesse égarée et toujours perdue^ elle revient à l'heure où elle est le moins attendue... Ah! que de romans^ que de drames^ d^élégies et de chansons pour Lydie ! A dix-sept cents ans de distance^ elle inspirait à Molière une merveille : k Dépit amoureux; elle inspirait à Jean- Jacques Rousseau le plus rare et le plus charmant des petits chefs-d'«euvre, à savoir : le Devin du village. Ainsi protégée^ elle ne saurait mourir !
— ^Mais, dites-vous, comme Horace, enfin. Ta traitée, avec quelle incroyable cruauté ! — J'en conviens; mais rappelez-vous les injures de Properce à Cynthie... Et puis, cette rage était encore de Tamour.
Cependant, Theure arrivait d'être enfin sinon sage, au moins calme; Horace allait avoir. . . quarante ans. Tant que cela! H n'en savait rien encore, il s'en douta, se voyant presque seul, et toutes ces beautés passagères lui
HORACE KT SON TEMPS. 107
disant adieu! «Adieu^ mon poëte! adieu! Nous allons aux plus jeunes! Nous allons du côlé de Taurore. » — Allez ! disait-il. Et de ces fuites il se console avec la belle et jeune esclave d'un Grec^ appelé Xanthia. Telle Briséis^ esclave^ aimait Ajax Télamon; telle Cassandre^ esclave^ Agamemnon en flt sa proie ! Ainsi lui-même, il s'excuse, et prend la défense de ses propres folies^ dans ses Tei*8 les plus charmants.
Vous avez donc vu, dans ces pages si remplies de tout ce qui Tentoure et l'explique au lecteur^ Horace le sati- rlque^ Horace l'amoureux; satire innocente et faciles amours. Relisez ces poèmes charmants^ vous n'y trou- verez pas un regret de ses cruautés passées, pas un remords de ses passions évanouies. A défaut de sagesse, il est la prudence en personne ; on dirait qu'il a toujours, comme le fils d'Ulysse, à ses côtés. Minerve elle-même. — c< Où donc allons-nous, déesse? » Horace, en effet, savait très-bien qu'il ne dépasserait pas certaines limites.
Aussi bien, il reste en deçà des passions de TibuUe et des feux de Properce; il n'eût jamais consenti, comme Ovide, à ne songer qu'à ses amours. Non, certes; il songe à son état dans le monde, à sa fortune, à plaire au César, à démentir le satirique Labiénus ; il a compris qu'Au- guste-empereur ne saurait se passer des poètes, et sur- tout d'un poëte tel que lui, et pendant que Yirgile enseigne aux Romains l'agriculture oubliée , Horace enseigne aux esprits turbulents la prudence, aux âmes révoltées la bienveillance et la résignation. Il enseigne à tous l'obéissance, et cette gloire excellente qui vient de
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la probité^ de rexactitude, et de la régularité dans le commerce de la \ie. U dit^ avec Gicéron : que les citoyens d'une république sont tels que celui qui les gouverne. A quoi tiennent^ à cette heure ^ les destinées du monde? A ce maître^ à ce dieu de TunîTers! Qu'il vive et nous vivons ! — Prineipis omen , disaient-ils ; s'il tombe , aussitôt Tunivers chancelle , éperdu et cherchant sa Toie à travers tous les désordres.
Auguste^ à ce compte, était Tâme et Tesprit de Rome^ et quand, frappé par un mal dangereux^ il s'en revint, guéri^ de Caprée en sa maison de TAventin^ il entendit du rivage^ et des plus hauts sommets de la terre et du ciel, des voix qui le saluaient maître et sauveur ! Musa^ son médecin, eut les honneurs d'une statue au temple d'Esculape, en reconnaissance de cette guérison. Le monde ignorait alors que le successeur d'Auguste aurait nom Tibère, et que Tibère, enfant (si voisin de Néron), avait déjà vu le jour.
XI
A contempler l'empereur Auguste avec les yeux des poètes de son temps, sa tyrannie est tout de suite expli- quée et pardonnée. Il était habile, heureux, nécessaire, indispensable; il avait étudié le côté faible et sanglant de toutes les tyrannies qui avaient précédé la sienne ; il
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avait en grande haine Tinsolence et le mépris de Syllà^ les brutalités sauvages de Marins^ les vices désordonnés d'Antoine ; il avait en grande émulation la douceur et la majesté de César. A son exemple^ il avait admis aux honneurs publics les fils des exilés et des proscrits.
Maître absolu^ il gardait les dehors du simple citoyen; il avait agrandi^ sans peine et sans bruits les limilesde Tempire; il avait couvert de magnificence et de grands monuments la ville éternelle. On Tavait vu panser^ d'une main bienveillante^ les hideuses cicatrices de la guerre civile^ enseigner à cette nation de soldats le ' respect des prospérités pacifiques, rendre honneur au commerce, à réchange, au voyage, à la navigation, à la poésie, aux belles-lettres, à tous les arts de la paix, si bien qu'à Theure suprême, il avait effacé tous ses crimes, amnistié ses trahisons. — Il faisait peser, pour alléger ce fardeau plus lourd que VEtna, sur ses deux collègues, les meurtres du triumvirat. La gloire absout tant de choses ! La fortune est une si grande excuse !
Il n'eût pas voulu du pardon, tant il comptait sur la reconnaissance... et sur. la complaisance de l'histoire ! 11 a donc commandé même à l'histoire ; ami des poètes, il devait trouver, chez nous, pour son véridique bisto* rien, le grand Corneille, Fauteur de Cinnal
Auguste, empereur, avait tous les goûts et tous les instincts des esprits cultivés; il savait la philosophie et Tantiquité, il tournait vivement une épigramme, il ex- collait à dicter de petits vers bien faits; il aimait les spec- tacles et favorisait les comédiens; mais si le comédien
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s'enivrait à son propre encens^ il le mettait à la raison à coups de verges. C'est ainsi qu^il a châtié le comédien Stéphanius qui traînait à sa suite une patricienne^ ha- billée en petit garçon. Une autre fois^ il fit fouetter Hylas^ le bouffon ; même il exila Pylade^ un favori du peuple^ pour avoir désigné d'un doigt insolent tel spectateur qui le sifflait. Il se donnait souvent le plaisir d'appeler à ces fêtes populaires, non-seulement des musiciens et des danseuses, mais encore (en signe de son mépris pour les marchands d'héroïsme)^ il avait à sa solde des histrions de philosophie et des baladins de morale (ils ne sont pas morts !) qui parlaient aux convives ricaneurs de religion et de sagesse. Auguste était le bon sens en personne, avec une pointe d'ironie. Il n'a jamais tant ri que le jour où son intendant, qui marchait devant Sa Majesté^ voyant accourir un taureau furieux, jeta son maître au péril, et se tint caché derrière lui.
Dans un spectacle^ après Técroulement de l'amphi- théâtre (à Fidènes), où vingt mille spectateurs furent écrasés sous les décombres^ comme il vit que le peuple était pris d'une terreur panique, il fut se placer à l'en- droit du théâtre où la ruine semblait inévitable I Au théâtre, il voulait qu'on arrivât bien vêtu, en belle toge empourprée^ et que les Romains se souvinssent qu'ils étaient la gens logala par excellence ; c'est pourquoi il interdit les jeux publics au spectateur mal vêtu. C'était le prince aimé des beaux esprits, l'ami des élégances, un bon juge, enfin, des œuvres de génie. Il y eut même un jour où, dans le palais d'Octavie, se réunirent Auguste^
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Livie^ Agrippa, Mécène. Les voilà, tels que nous les avons vus dans le iableau de H. Ingres^ prêtant une oreille attentive et charmée au fils d'Homère et de Platon, au divin Virgile. — ^Et de même qu'à son retour d'Âctium^ Auguste avait entendu^ quatre fois de suite^ avec ravis- sement^ la lecture des Géorgiques, il se préparait à cette lecture de ÏÉnéide, qu'il implorait depuis tantôt onze années. Un poëme aussi grand que V Iliade/, . . Auguste en était convaincu.
Le premier chant fut lu par Virgile ; Mécène^ pour reposer le poète, prit le manuscrit et déclama le second chant. Us arrivèrent jusqu'au sixième^ au milieu de l'at- tention la plus vive> et quand le poète en fut à ces mots> solennels comme une ode^ et touchanls comme une élé- gie : — « Enfant^ tu seras Harcellus ! » Octavie tomba in- animée aux bras de son frère... Or Livie était là^ pleine de fièvre et d'angoisses^ pâle et haletante sous les yeux du poëte^ comme si le poète allait dévoiler le meurtre de Marcellus !
Doux Virgile ! Il fut épouvanté de son triomphe» et bientôt^ en toute hâte, il prit congé de Rome altière, de ses temples, de ses palais^ de ses portiques^ de ses soldats^ de ses pontifes ; il revint, calme et silencieux, aux oran- gers de sa Parthénope^ épris de la nature, et Tadorant à la façon de Lucrèce. Il était le dernier ami, le dernier confident du polythéisme expirant; il s'abandonnait^ de toute son âme, à ces enchanlemenls (]ui étaient une part de son génie; il avait choisi les plus doux aspects de cette terre et de ce beau ciel qu'il a chantés; il a vécu en tes
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bénissant; il est mort en leur laissant une part de soi- même. A cette heure encore, en le cherchant bien, ce grand Virgile, on le retrouve à Naples, au cap de Hisène, ^x rivages deCumes, où débarque Énée; et plus bas^ dans Tantre (antrum immane), le long des eaux de TAverne, où rien ne saurait vivre, on le retrouve.
Tout d'un coup, Tair s'anime et s'égaye. Entendez Talouette, écoutez le rossignol ; saluez les bruits de la vie et ses ornements divins, la terre et le ciel, la guerre et Tamour, les passions, les croyances, le fleuve et FOcéan , le vent qui gronde et le zéphyr, ormeaux et pampres, les fruits et les fleurs, la vigne éclatante et féconde, et déjà TÉlysée, où les maîtres de Vii^ile, Homère, Épicure et Platon, errent au milieu des âmes heureuses, attendant leur disciple bien-aimé.
Et puisque voilà Virgile, un croyant, qui se rencontre au milieu de la grande société romaine, et qui parle en pontife, de Vénus, de Vesta, d'Apollon, de Jupiter, des grands dieux, des dieux moindres , de TOly m pe éclatant et des divinités infernales, on se demande avec une cer- taine inquiétude : Horace est-il donc un vrai païen ? Ho- race a-t-il gardé les anciennes croyances, et quand il parle, avec tant de véhémence et d'éclat, des dieux que reconnaît Virgile, est-ce un jeu, est-ce une inspiration?... J'en suis fâché pour les sceptiques, Horace est un croyant; il se tient, comme un sage, entre l'idolâtrie ignorante de son peuple, et les systèmes subtils des philosophes ^
i . En fait de subtilités ^ on ne lira pas sans intérêt cette lettre de
HORACE ET SON TEMPS. 113
En sa qualité d'Athénien^ il croyait à la poésie^ et cette croyance était la croyance à tous les dieux. Il croyait à la légende héroïque^ à Tautorité du poëme^ aux ensei- gnements de Pytbagore^ aux promesses de Platon^ aux OEuvres et aux Jours d'Hésiode^ aux déesses idéales^ au culte positif^ aux belles fables : Orphée^ Eurydice^ Am- phion ; aux chants de Therpandre et de Thalétas, à la divine intervention dans les tragédies d'Eschyle et de Sophocle; il jugeait avec Aristophane qu'Euripide était un impie... Il s'inclinait devant les dieux de Phidias^ fils d'Homère^ comme avait fait Paul-Émile^ un Romain de la vieille race.
Il croyait aux dieux d'Homère et de Pindare, à la jeu- nesse^ à l'amour, au plaisir; il croyait à Vénus, reine de
Gicéron à son ami Trébatius, nouvellement converti à la religion d'Épicure :
CICÉRON A TRÉBATIUS.
« Savez-vous ce que Ton vient de me dire? On m'a dit que vous vous étiez fait épicurien ! Certes, voilà ce qui s'appelle un bon parti ; mais de quel front exercerez-vous désormais votre profession d'avo- cat, avec ce beau principe de rapporter tout à soi-même, et sans nul souci de la chose publique ? En ;nême temps, que deviendra pour vous ce vieil axiome, à savoir : a Que les hommes sincères seront a sincèrement dévoués l'un à l'autre, et que tout est commun entre « les sages, » quand vous serez désormais le centre unique de votre ambition et de votre dévouement? En même temps, vous voilà privé de jurer par Jupiter"", puisque, aussi bien, les stoïciens reconnaissent un dieu que rien n'étonne et que rien n'agite ! Il faudra bien aussi^ pour obéir à vos nouveaux titres, vous détacher absolument du souci des affaires humaines. Un stoïcien se mêler de politique? Ah! il! »
* Et Lucrèce, en parlant de TÉtre suprême : * Nec bene pro meritis capitur, nec iangitur ira.
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lU HOKACE ï;r SON TEMPS.
la beauté ; il croyait aux trois Grâces qu'il avait entre- vues, à demi-Dues^ aux douces clartés de la lune de mai; il croyait aux amours de Jupiter^ au cygne de Léda^ aux filets de Vulcain ; il croyait surtout à la divinité d'Au- guste.
11 croyait que Tâme était immortelle; il disait avec un ancien, grand contemplateur de la mort : a N'êtes-vous pas très-désireux de converser avec Homère, Hésiode et Musée? Ah! je voudrais mourir plus d^une fois, pour jouir des fêtes et des bonheurs des sombres bords ! » Par la croyance et par l'art poétique, il était d'Athènes, il était de Rome, il acceptait toutes les divinités bien- veillantes, toutes les traditions héroïques. Il disait qu'Ënée était le lien sacré qui réunit la ville de Priam à la cité de Romulus, qu'Athènes appartenait à Minerve aussi bien que Rome au dieu Mars. 11 acceptait pour un seul Dieu le dieu des bois, du printemps et de la guerre ! 11 aimait les syl vains et les faunes, en leur qualité de demi-dieux italiens par excellence, ornement des bocages d'Italie. Il croyait à Saturne, à l'âge d'or, à Gérés, aux dieux lares, à la Grâce, à la Muse, au Faune ami de la joie, à la bonne foi, plus transparente que le cristal.
11 appelait Mercure le conducteur des âmes, ^/oL^io^oa; il eût raconté volontiers que Castor et PoUux étaient ac- courus, haletants, pour annoncer aux Romains la dé^ faite dePerséeen Macédoine; il disait que Janus veiN lait à toutes les portes de la cité, à ses destinées, au sort des pontifes.— A ses yeux, Jupiter représentait ces grandes choses indispensables au maintien des sociétés
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régulières : Tordre, la propriété, la famille et la Victoire, et surtout la Vicfoire. En même temps qu'il obéissait aux grandes croyances, il était accessible aux supersti- tions populaires ; il croyait, avec Virgile, qu'une cor-: neille à gauche était d'un mauvais présage ; il défendait à Leuconoé, sa maîtresse, d'interroger l'avenir...
Ces petites superstitions, les plus grands esprits de Rome les ont partagées, et ne s'en faisaient pas faute : a Votre mère est morte de la peur qu'elle avait que les femmes du Latium ne manquassent, cette année, d'ame- ner les victimes ordinaires du mont Âlbain, x> écrivait Cicéron à son compère Âtticus. L'empereur Titus, les délices du genre humain (c'est encore Suétone qui ra- conte), mourut subitement, pour avoir entendu le ton- nerre, au milieu du ciel calme et serein. Lui-même, Horace, il assistait aux cérémonies de son temple : Assista divinis^. Il se félicite d'être aimé des dieux pour sa piété. Il est vrai qu'il a dit quelque part : Parcus deorum cultory mais ceci est une vanterie assez com- mune aux beaux esprits. <s Je contrefaisais l'incrédule I disait le grand Condé, par vanité pure. » Ajoutons que Pindare était beaucoup plus dévot qu'Horace. Il bâtit, à ses frais, un temple à Jupiter; le sculpteur Calamis eut l'honneur de représenter le porte-foudre.
4 . On dirait aujourd'hui : Je vais aujc offices ! Dans une comédie de Térence, quand le bonhomme Démophon revient d'un long voyage, son premier soin est de rentrer dans son logis^ pour saluer ses dieui domestiques :
Deos penateis hinc salutatum domum Divortor ; inde ibo ad forum, etc. ..
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' Dans le temple de Delphes^ la grande prêtresse TinTi- tait à la table d'Apollon. Écoutez ce Yers de Pindare^ et voyez si Ton disait mieux à Port-Royal :
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Il est toujours très-bon de bien parler des dieux!
Pour n^en pas trop dire, Horace était un de ces croyants qui ne croient pas toujours, mais il faut les croire lorsqu'ils disent : Le dieu, votci le dieul G^était^ de sa nature^ un esprit irritable et qui n^eût pas redouté Texagération, si Texagération n'était pas une faute de bon goût. A l'exemple de Pindare^ qui disait du vin : un satrape ; il appelait Tesprit : un consul {animus con- 8ul) ; il appelait un vrai crime le vaisseau qui emportait Virgile (impiœ rates) ; il appelait un miracle un arbre qui tombe et qui Tépargne; il craignait le froid, la fièvre, et la fatigue, et le tonnerre. 11 est trop Romain pour être un lâche ; il est trop poète pour ne pas obéir à ses nerfs.
Nous avons vu quelque part, dans Sénèque^ un cer- tain Hétellus^ qui n'est pas un homme : a C'est l'air^ c'est le jardin, c'est l'Océan, c'est le rivage, ou la soli- tude.» ...Horace estsouventcethomme. Aujourd'hui dans la nue, et demain tin vrat fiU de la terre. Enfin, pour compléter cette image, il partageait avec Virgile une des plus douces vertus des grands cœurs : il avait la pa- tience, et par la patience il allait à la résignation.
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XII
Après Tempereur^ le second de l'empire (en apparente dignité)^ était Agrippa, le vainqueur d'Actium. Gomme il avait gagné la plus grande bataille, à savoir la der- nière. Agrippa devait être absolument ou le plus solide appui, ou le plus grand danger du nouveau trône ; il fallait Texiler comme un complice, ou le traiter comme un frère. Auguste donna la main de sa sœur au général Agrippa, et n^eut point de sujet plus dévoué. Toutefois, son véritable ami, son confident de toutes les heures et de tous les jours, ce fut Mécène. Il représentait la clé- mence et la patience au pied du trône. Autant le général Agrippa croyait à la force, autant Mécène inclinait à la douceur; Agrippa brisait Tobstacle, et Mécène le tour- nait. Mécène était la prudence et la patience en personne; il avait pris, dans ce vaste empire à gouverner, pour sa